Attaque à «Charlie Hebdo»: Les fuites d'informations nuisent-elles à l'enquête?

ATTENTAT Alors que la traque des auteurs de l'attaque de «Charlie Hebdo» se poursuit, plusieurs informations ont fuité à l'insu des autorités policières et judiciaires...

Anissa Boumediene

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Les frères Saïd et Chérif Kouachi, recherchés par la police pour l'attaque terroriste contre «Charlie Hebdo».
Les frères Saïd et Chérif Kouachi, recherchés par la police pour l'attaque terroriste contre «Charlie Hebdo». — AFP/POLICE

La traque policière se poursuit. Ce jeudi, un jour après l’attentat terroriste de Charlie Hebdo qui a coûté la vie à douze personnes, l'enquête judiciaire progresse. Policiers et gendarmes sont toujours à pied d'œuvre pour retrouver les auteurs des faits. Mais quelques heures après l'attaque, les noms des suspects fuitaient sur les réseaux sociaux. Ce jeudi matin, c'est l'annonce de la présence des deux frères Kouachi dans une station-service de Villers-Cotterêts (Aisne) qui était rendue publique, entraînant le déploiement d'un cortège de journalistes sur les lieux. Au risque de perturber le déroulement de l'enquête?

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Appel à la prudence

«Je demande aux organes de presse d'être particulièrement prudents sur le type d'informations et de messages diffusés sur vos ondes, parce que toute information peut aussi mettre en cause le travail d'enquête et poser des risques». Au sortir de la réunion de crise avec le président François Hollande ce jeudi matin, Manuel Valls en a appelé «à la responsabilité de chacun», demandant aux médias de faire preuve de vigilance. «Hier soir, cette nuit, ce matin, circulent des informations, souvent sur la toile, mais aussi sur vos ondes, qui peuvent nuire au travail des forces de l'ordre». Un message à l'unisson du ministre de l'intérieur et du procureur de la République de Paris.

« Si je reçois l'info, ça veut dire que j'ai le feu vert »

Mercredi soir, il n'est pas encore 21 heures lorsqu'un tweet affole la toile. Jean-Paul Ney, journaliste, auteur de documentaires et habitué de la polémique, publie l'identité de Chérif et Saïd Kouachi, suspectés d'avoir ouvert le feu quelques heures plus tôt dans les locaux du journal et dans les rues de la capitale, et celle d'un lycéen de 18 ans, dont l'implication directe dans les faits a été écartée.

Toute la journée de mercredi, Jean-Paul Ney active son réseau pour découvrir l'identité des tireurs. Lorsque, au bout de quelques heures, il «tape sur la bonne source – une source gouvernementale-» et décroche l'information, il la rend publique. «Ces deux frères ont gravement touché la presse, donc quand j'ai reçu l'information, je me suis dit je fonce», explique-t-il à 20 Minutes, arguant d'un «accord tacite» l'autorisant à le faire. «Les personnes savent que si elles me transmettent des informations, ce n'est pas pour rien», justifie-t-il. Quitte à compromettre l'enquête? «J'ai pesé le pour et le contre, j'ai réfléchi une heure et recoupé l'info avec deux autres sources. Et puisque l'un des frères avait un dossier long comme le bras, j'ai balancé l'info», confie Jean-Paul Ney, qui estime que ça a «poussé la préfecture et le procureur à se bouger».

«Lamentable»

«C’est lamentable», condamne Claude Cancès, ancien directeur régional de la police judiciaire de Paris. «C'est pitoyable, surtout dans une affaire aussi grave où il y a mort d'hommes». Pour l'ancien patron du 36,une telle attitude représente «un risque pour la population», estimant que Jean-Paul Ney a sans doute «forcé la main des personnels en charge de l'enquête».On ignore à ce jour si c'est la révélation du journaliste qui a contraint la préfecture de police de Paris à publier un nouvel appel à témoins mercredi soir avec l'identité des deux frères suspects.

Pourtant, le document a été posté très peu après la révélation du journaliste.

Plus encore que cette fuite, Claude Cancès condamne la révélation de la présence des suspects sur une station-service de l'Aisne.«Les voyous écoutent la radio, se savent repérés et cela complique leur traque», craint-il.