Agression antisémite: A Créteil, la tentation de l’autodéfense

REPORTAGE Trois jours après la séquestration d'un couple en raison de la religion, la communauté juive de Créteil est encore sonnée...

William Molinié

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La synagogue de Créteil, le 25 mai 2014, ville dans laquelle deux jeunes juifs ont été agressés
La synagogue de Créteil, le 25 mai 2014, ville dans laquelle deux jeunes juifs ont été agressés — Thomas Samson AFP

Un grand molosse rasé de près barre l’entrée de la synagogue. «Vous avez rendez-vous?», demande-t-il. Avant de lancer: «Alors ne restez pas devant». David est chargé par le rabbin de Créteil (Val-de-Marne) de la sécurité devant l’édifice religieux. Ce jeudi après-midi, des parents viennent au compte-gouttes chercher leur enfant. «Aucune voiture de police ne passe ici. Alors on est bien obligé de se protéger», justifie-t-il.

Trois jours après qu’un couple juif de la ville a été séquestré, la femme violée et l’appartement cambriolé, la communauté israélite de Créteil est encore sonnée. Dans les rues commerçantes du quartier du Port, qui abrite en bordure d’un plan d’eau une bonne partie de la communauté, les rues sont depuis deux jours «bien vides», fait remarquer un commerçant. La mère d’une petite fille en poussette hâte le pas. «Je fais en sorte de rentrer avant la tombée de la nuit. C’est triste parce qu’ordinairement, on traîne avec les mamans du quartier autour du lac», explique-t-elle.

«L’autodéfense est une réalité»

L’agression, qualifiée de «tragédie» par François Hollande et d’«horreur» par Manuel Valls, cristallise depuis quelques jours les tensions, parfois plus anciennes, du quartier. «Ce n’est pas un problème de juif ou de musulman», tonne Driss, un habitant de 43 ans, qui y voit d’avantage un règlement de compte probablement lié à un problème de drogue. Selon lui, un hall d’immeuble abrite depuis plusieurs mois des dealers. «On a essayé de les éradiquer en appelant la police. Ça n’a pas marché», regrette-il.

Selon les enquêteurs, les trois agresseurs mis en examen «partaient de l’idée qu’être juif signifiait que l’on avait de l’argent». Preuve pour la plupart des juifs du quartier qu’ils voulaient s’en prendre à leur communauté. «Je n’ai pas attendu ce fait divers pour m’armer. Et je ne suis pas le seul», témoigne Raphaël, 32 ans, kippa sur le haut du crâne, à la sortie d’un magasin casher. «L’autodéfense n’est plus une tentation. C’est devenu une réalité. Nous sommes prêts à nous défendre», ajoute-t-il.

Rassemblement républicain

«Le risque est grand. Même si les rabbins appellent à la tolérance, des ligues de défense se créent. Chaque cas rajoute de l’huile sur le feu», explique Bernard Zanzouri, spécialiste en éducation informelle dans les relations entre parents et adolescents. Ce dernier intervient régulièrement auprès des communautés juives et particulièrement celle de Créteil où il organise lundi prochain une conférence à la synagogue sur le thème «Etre un ado juif en France en 2015: Appréhensions, défis, avenir». «Ce sont surtout les jeunes qui sont attirés par l’autodéfense. Et les parents ne parviennent plus à les en dissuader.»

Encore moins les collectivités locales et l’Etat. «Nous faisons tout pour inculquer le vivre ensemble entre les différentes communautés», indique-t-on sobrement au cabinet du maire, où l’on reconnaît que l’affaire est «délicate». Raphaël, qui habite depuis six ans dans la ville, traduit ce «vivre ensemble» par «l’indifférence». «On vit côte à côte. On se croise, on ne se dit jamais bonjour», ironise-t-il. D’ores et déjà, il a prévu de se joindre au «rassemblement républicain», prévu dimanche à 11h à Créteil. Une mobilisation qui appelle à dire «non à l’antisémitisme, cancer de notre société».