Moins de grèves dans le privé: «Nous assistons à un déclin de la grève traditionnelle en France»

INTERVIEW Stéphane Sirot, historien et sociologue des grèves et du syndicalisme, commente la baisse du nombre d'entreprises françaises touchées par une grève...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

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Paris, le 21 octobre 2014, certains salariés du palace Royal Monceau sont en grève depuis le 2 octobre pour obtenir une augmentation de salaire et de meilleures conditions de travail.
Paris, le 21 octobre 2014, certains salariés du palace Royal Monceau sont en grève depuis le 2 octobre pour obtenir une augmentation de salaire et de meilleures conditions de travail. — O. Gabriel / 20 Minutes

Sur le déclin. Selon la division statistique du ministère du Travail (Dares), le nombre d'entreprises françaises touchées par une grève a atteint en 2012 son plus bas niveau depuis le début de la crise en 2008. Résultat, 1,3% des entreprises ont connu au moins une grève tous secteurs confondus, soit un recul de 0,5 point par rapport à 2011, d’après une étude publiée mercredi. Explications avec Stéphane Sirot, historien et sociologue des grèves et du syndicalisme.

Le taux de grève dans le privé est à son plus bas niveau depuis 2008 en France. Êtes-vous surpris?

Non. Depuis la fin des années 90, nous assistons à un déclin de la grève traditionnelle en France qui passait par de longs conflits pour satisfaire les revendications des salariés, un héritage des pratiques dans l’industrie. Or, ce secteur ne représente plus que 15% de l’emploi salarié et a été supplanté par le tertiaire où la grève est moins courante. La preuve, selon la Dares, l'industrie reste le secteur d'activité le plus touché par les mouvements de grèves, avec 2,6% de ses entreprises ayant connu au moins un conflit, devant les services (1,8%), le commerce (0,6%) et la construction (0,2%).

Quels sont les autres facteurs de déclin de la grève?

Le taux de syndicalisation est en nette baisse. Il est le plus bas des pays de l’OCDE. Il n’est plus que de 8%, comme il y a un siècle, contre 20 à 25% durant les Trente Glorieuses. Et généralement les grèves sont amorcées par les syndicats. A cela s’ajoute une individualisation des relations de travail au détriment du collectif. Les salariés préfèrent nettement, selon les enquêtes, aller voir leur supérieur hiérarchique directement pour obtenir gain de cause à leur revendication, plutôt que de faire grève. Ajoutons que les derniers grands mouvements sociaux, comme ceux de 2009 pour protester contre les effets de la crise, ou de 2010 contre la réforme des retraites, n’ont pas été couronnés de succès. En l’absence de résultats tangibles, les individus s’écartent logiquement de cette pratique.

Mais les chiffres de la Dares sont-ils fiables?

J’ai tendance à relativiser ces chiffres. S’ils font état du déclin de la grève traditionnelle, d’autres études menées par la Dares constatent beaucoup de microconflictualités au sein des entreprises qui ne sont pas comptabilisées comme des grèves. Cela va d’un court arrêt de travail symbolique des salariés à une manifestation ponctuelle. Par ailleurs, les statisticiens de la Dares ne sont pas au courant de toutes les grèves, surtout dans les petites structures. Les grèves de courte durée ont tendance à passer sous les écrans radars.

Faut-il anticiper une poursuite de la baisse de la grève dans le privé?

Structurellement, la réponse est oui. Rien ne laisse à penser que le taux de syndicalisation va remonter. De plus, les entreprises signent de plus en plus d’accords avec les syndicats et les représentants du personnel, qui éloignent les risques de grève. A cela s’ajoute, comme je le disais, l’individualisation des relations de travail. Après, nous ne sommes jamais à l’abri d’une explosion sociale.

Quid de la sphère publique?

Depuis le début des années 80, le public a supplanté le privé dans la pratique de la grève. Il faut dire que le taux de syndicalisation est toujours deux fois supérieur (autour de 16%). Je ne constate pas de tendance de fond à une baisse de la grève dans le public. Les grèves de 2009 et de 2010 ont surtout mobilisé le public. Mais il est vrai que depuis l’élection de François Hollande, il y a moins de grèves que sous Nicolas Sarkozy, notamment chez les enseignants.

Et dans les transports?

Que ce soit dans le public (SNCF par exemple) ou dans le privé (transport aérien), la pratique de la grève demeure forte, comme le prouve le conflit chez Air France ou l’appel à la grève des contrôleurs à la SNCF début décembre. Le taux de syndicalisation y est plus élevé qu’ailleurs. Leur capacité de nuisance et leur visibilité médiatique font que ce secteur dispose d’une certaine efficacité en matière de grève.