Délinquance: «Les victimes qui déposent plainte sont minoritaires»

INTERVIEW Christophe Soullez, criminologue et responsable de l’ONDRP, relativise les annonces de Manuel Vals sur la baisse de la criminalité...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Strasbourg le 05 novembre 2014. Illustration. Une voiture de la police nationale.
Strasbourg le 05 novembre 2014. Illustration. Une voiture de la police nationale. — Gilles Varela

«Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d'être torturés, finissent par avouer tout ce qu'on veut leur faire dire», disait le démographe Alfred Sauvy. En matière de délinquance, les statistiques sont particulièrement sujettes aux polémiques. Ce mercredi, Manuel Valls s'est félicité d'une baisse des chiffres de la délinquance, lors d'une conférence consacrée aux premiers résultats du nouvel outil statistiques (SSMSI). Christophe Soullez, criminologue et responsable de l’ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales), reste très prudent sur l'interprétation de ces résultats, estimant qu'ils ne «reflètent pas la délinquance».

Quel regard portez-vous sur la nouvelle méthode statistique?

Aucune nouvelle méthode statistique n’a été mise en place. Ce qui est en cours de modernisation depuis plus d’un an dans les services de gendarmerie et de police, ce sont les systèmes d’information. Les pratiques de l’enregistrement ont été modifiées. Aujourd’hui, les policiers et les gendarmes ont moins d’autonomie et de liberté pour qualifier les faits. Il y a des champs obligatoires, des menus déroulants: ils sont davantage guidés, ce qui va en permettre, en théorie, de récupérer des informations plus détaillées et obtenir des statistiques plus fines.

«En théorie»?

Avant d’obtenir une statistique plus fine, le système doit se stabiliser. On fait aujourd’hui une comparaison alors que la pratique des policiers et des gendarmes est en évolution. On est dans une période d’instabilité. Sur un certain nombre d’infractions, les hausses et les baisses doivent être interprétées avec une grande précaution. L’adaptation va prendre un certain temps, un ou deux ans.

L’Insee, qui coordonne la mission, offre-t-il une «garantie d’objectivité» comme l’indique Bernard Cazeneuve?

Certes le service peut garantir la qualité des données produites. Mais il n’y aura pas un agent de l’Insee dans chaque brigade. Le système est influencé par la manière dont le policier ou le gendarme va qualifier les faits. Il ne s’agit pas de statistiques mesurant la délinquance, mais d’un outil qui rend compte de l’activité d’enregistrement des crimes et des délits par les autorités. Cela n’a rien à voir. Toutes les victimes ne déposent pas plainte, elles sont mêmes minoritaires. Un exemple frappant est celui des violences sexuelles. On sait que seulement 10% des victimes de viol portent plainte.

Ces chiffres donnent quand même une certaine tendance: une baisse générale de la délinquance...

Les chiffres reflètent la réalité sur certaines infractions: les vols à main armée, ou les homicides par exemple. Mais pas sur les cambriolages ou les violences physiques. Pour réaliser un vrai bilan de la délinquance, ces résultats doivent être confrontés avec les «enquêtes de victimation» que nous menons avec l'Insee à l’ONDRP, dans lesquelles on interroge un panel représentatif, que les personnes aient porté plainte ou non.

Ce qu’on peut dire, c’est qu’on note une vraie baisse des vols à mains armés, car ces infractions sont bien qualifiées par les autorités. L'action de la police et de la gendarmerie a une influence sur la baisse des vols à main armée et la baisse des cambriolages, grâce aux démantèlements de réseaux mafieux notamment.