«Bonjour, je suis une survivante de l’inceste…»

SOCIETE «20 Minutes» a suivi un groupe de parole de victimes d’inceste alors qu’une conférence est organisée, ce mercredi sur ce sujet, au ministère de la Santé…

Vincent Vantighem

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Paris, le 18 octobre 2014. Des victimes d'inceste participent à un groupe de parole à l'hôpital Tenon.
Paris, le 18 octobre 2014. Des victimes d'inceste participent à un groupe de parole à l'hôpital Tenon. — V VANTIGHEM / 20 MINUTES

«Deux millions de victimes d’inceste en France.» Placardée sur la porte de la petite salle de réunion de l’hôpital Tenon (Paris, 20e), l’affiche de l’Association internationale des victimes d’inceste (AIVI) donne le ton. A l’intérieur, autour de la table, comme tous les troisièmes samedis de chaque mois, une vingtaine de personnes. Des femmes essentiellement. Jeunes et âgées. Bon chic bon genre, pour certaines. Jeans et baskets pour d’autres.

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«Bonjour, je m’appelle Martine*. Je suis une survivante de l’inceste. Et aujourd’hui, cela ne va pas bien du tout», attaque l’une des participantes lors du traditionnel tour de table. Bénévole pour l’association, Patrick recadre le débat tout de suite: «Ce groupe de parole n’a pas de fonction thérapeutique. Ce n’est pas un lieu de soins. On recueille la parole. Mais on n’est pas là pour trouver des réponses à votre place…»

Un véritable tabou dans la société

C’est pourtant ce qu’elles cherchent toutes. Comme Amandine*: «Je viens pour aider ma sœur qui a révélé avoir été abusée par notre père. En fait, je me demande si moi aussi, je n’ai pas subi des choses quand j’étais petite.» Car l’inceste est tabou dans la société. Absent du Code pénal, même. La seule étude –réalisée par l’Ifop en 2009– fait état de deux millions de victimes sans que personne ne puisse vraiment le vérifier.

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Ce mercredi, l’AIVI organise donc une grande conférence pour «prévenir les risques de violences sexuelles sur les mineurs». Point positif: le ministère de la Santé prête une salle pour l’occasion. Point négatif: le même ministère n’envoie aucun représentant pour aborder la question. «Une telle indifférence, c’est triste», déplore Isabelle Aubry, la présidente de l’AIVI.

Des victimes totalement démunies

Mis en place en 2000, les groupes de parole de l’AIVI ont pourtant des choses à dire aux autorités. Sandrine pourrait résumer l’état d’esprit. «J’ai 45 ans. Et cela ne fait que deux ans que j’ai retrouvé la mémoire des faits que j’ai subis, indique-t-elle au groupe. Je ne pouvais plus sortir, plus aller au parc, plus prendre le RER. Et je ne savais pas à qui m’adresser…»

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Comme elle, beaucoup de victimes poussent la porte de l’AIVI totalement démunies. Car, le traumatisme subi laisse des traces indélébiles. Pour Amandine, c’était l’anorexie. Pour Martine, les huit heures de sport quotidiennes qu’elle s’infligeait. Floriane, elle, s’est construit une dizaine d’identités dont elle jouait dans ses différents cercles: «Je ne pouvais laisser personne prendre le contrôle de ma vie.»

«Une brouette de merde»

«Le contrôle et la reconstruction.» C’est justement le thème du groupe auquel 20 Minutes a pu assister en octobre. «Pendant des années, je me suis dit que j’étais capable de gérer ça, assure ainsi Sébastien, le seul homme de l’assemblée. Et puis tout s’est effondré…» Des larmes coulent sur certaines joues. Des feuilles sont noircies de bons conseils. La discussion s’accélère. Le dictaphone, sur lequel l’AIVI consigne les témoignages pour en faire des livres, passe de mains en mains.

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«C’est dingue comme le fait de parler avec des gens qui ont vécu la même chose peut soulager», conclut Martine au bout de deux heures. En bout de table, Sébastien sourit. «La vie nous a apporté une brouette de merde. Mais on peut toujours y faire pousser des fleurs et les offrir aux autres…»

* Les prénoms ont été modifiés.
** L'AIVI organise des groupes de parole à Lille, Lyon, Marseille, Rennes, Paris et bientôt Bordeaux (www.aivi.org)