Statistiques ethniques: «Pour lutter contre les discriminations, il faut pouvoir les mesurer»

DISCRIMINATIONS Patrick Simon, directeur de recherches sur les discriminations ethniques à l'Ined (Institut national d'études démographiques), est favorable aux statistiques ethniques...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal
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Recensement, la France compterait 65,8 millions d'habitants  au 31 décembre 2012.
Recensement, la France compterait 65,8 millions d'habitants au 31 décembre 2012. — no credit

Faut-il autoriser les statistiques ethniques pour lutter contre les discriminations? Un rapport, adopté mercredi au Sénat le propose. Afin de «mieux mesurer les discriminations», il préconise d'«introduire une fois tous les cinq ans, dans le recensement, une question sur le pays de naissance des ascendants et la nationalité antérieure afin d’obtenir des résultats mesurables sur l’ampleur des discriminations et leur déploiement». Patrick Simon, directeur de recherches sur les discriminations ethniques à l'Ined (Institut national d'études démographiques), est favorable à cette ouverture.

Qu’est ce qu’une statistique ethnique?

Il n'y a pas de définition standard de la statistique ethnique. C’est une donnée qui ne concerne ni la nationalité ni le pays de naissance des individus. Elle recouvre d’autres formes de caractérisation de l’origine, comme l'identité ethnique ou raciale. Il existe deux types d'approche pour caractériser l'origine. Demander le pays de naissance et le pays d’origine des parents, de sorte que l’ethnicité transite par l’origine de la génération précédente. Et demander directement aux personnes à quel groupe ethnique ou racial elles se rattachent : White, Black, Asian,  avec des subdivisions telles que Black British, Black Carribean ou Black African en Grande Bretagne par exemple.

La France utilise-t-elle des statistiques ethniques?

Elles sont interdites dans les recensements ou dans les fichiers du personnel des entreprises. Un rapport du COMEDD (Comité pour la mesure et l'évaluation de la diversité et des discriminations) préconisait en 2010 de laisser les chercheurs les utiliser. Quelques enquêtes de statistiques publiques posent la question de la nationalité des parents. Cet élément de connaissance n’est toutefois pas systématisé.

Etes-vous favorable à la proposition des deux sénateurs?

Pour lutter contre les discriminations, il faut pouvoir les mesurer et donc disposer d’informations fiables qui décrivent les caractéristiques des personnes en lien avec les discriminations dont on parle. Pour identifier les inégalités salariales entre femmes et hommes, par exemple, on compare les salaires entre les deux sexes, ce qui suppose de connaître le sexe des employés. C’est le même principe pour les discriminations ethniques.

Quid de la République «indivisible et laïque»

C'est avant tout la discrimination qui fragilise l’article 1er de la Constitution. Le fait que tous les citoyens ne soient pas égaux dans l’accès à l’emploi, aux services, à l’éducation, etc. Nous interdisons aujourd’hui les statistiques ethniques pour éviter de faire des distinctions. Mais cette stratégie n’a pas empêché les discriminations de se produire.

Le risque, c’est la récupération politique de ces informations…

Une information est toujours à double tranchant. Aujourd’hui, nous n’avons pas de statistiques ethniques sur la population carcérale. Ça n’empêche pas les politiques et les médias d’affirmer qu’il y a une surreprésentation des musulmans, et d’en tirer des conclusions fallacieuses sur les propensions culturelles ou génétiques à commettre des délits parmi les personnes d'origine africaine ou maghrébine.On répond que ces discours sont exagérés, ce qui alimente la rhétorique portée par le FN ou d’autres sur le principe complotiste du «on nous cache la vérité». L'enjeu est d'expliquer les raisons sociales qui font que les milieux populaires, d'origine immigrée, sont sur-représentées dans certaines formes de délits qui les amènent plus que d'autres à être incarcérés.

Les chercheurs, et d’une certaine manière les pouvoirs publics, ont le devoir de rendre compréhensible les évolutions de la société. Les statistiques ethniques permettraient de dégonfler certains discours. L’important est de garantir la confidentialité des informations pour que ni l’Etat ni l’employeur ne puissent utiliser cette donnée pour discriminer les individus.