Pauvreté: «Beaucoup font le choix entre se nourrir, se chauffer ou se déplacer»

INTERVIEW C’est ce que confie Bernard Thibaud, secrétaire général du Secours Catholique, après la publication du rapport annuel 2013 de l’association…

Anne-Laëtitia Béraud

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Illustration de la pauvreté à Paris
Illustration de la pauvreté à Paris — PRM/SIPA

Des pauvres toujours plus pauvres et de moins en moins visibles. Le rapport annuel 2013 du Secours catholique tire la sonnette d’alarme sur l’augmentation de la très grande pauvreté, la paupérisation des femmes et des seniors. 20 Minutes a voulu en savoir plus avec Bernard Thibaud, secrétaire général du Secours Catholique.

>> Feuilletez le rapport en ligne de l'association

Pourquoi dites-vous que la «pauvreté s’intensifie et s’enracine»?

Le seuil de pauvreté est fixé à 987 euros par mois. Le Secours Catholique aide 1,5 million de personnes, qui ont un revenu moyen de 515 euros par mois. Depuis dix ans, on note que, parallèlement à une plus grande intensité de la pauvreté monétaire, il y a un délitement du lien social et un contexte sociétal plus dur. C’est pourquoi je parle d’une pauvreté qui s’intensifie et s’enracine.

Vous alertez les autorités sur la «précarité énergétique» grandissante, avec la montée des prix…

Le niveau de vie n’augmente pas alors que les charges contraintes, comme les factures d’électricité ou de gaz par exemple, augmentent. Le reste à vivre diminue mécaniquement. Beaucoup font le choix entre se nourrir, se chauffer ou se déplacer. Six personnes sur dix sont aidées pour des factures à payer…

Que dire de la «fracture territoriale» que vous soulignez?

La pauvreté n’est pas la même en ville et à la campagne. On observe dans les villes une plus grande exclusion: Il y a une très grande pauvreté, avec, notamment, des migrants. Il s’agit le plus souvent d’hommes seuls quasiment sans ressources, vivant dans des logements très précaires et des squats. En milieu rural, on remarque plus de travailleurs pauvres, des mères seules aux faibles ressources dans des logements sociaux. Il y a moins d’exclusion, mais plus d’isolement.

Un récent sondage de l'association ATD Quart Monde révèle que 97% des Français ont des idées reçues sur les plus démunis…  

Il y un discours stigmatisant sur les pauvres, ceux qui bénéficient d’aides sociales, et qui sont vus comme des boucs émissaires, voire des fraudeurs. A propos de la fraude, elle représente un à deux milliards d’euros par an. C’est énorme. Mais, le non-recours aux droits, c'est-à-dire le fait de ne pas réclamer ses droits aux aides sociales, représente dix milliards d’euros.

En 15 ans, il y une baisse des publics aidés originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, et une forte augmentation de l’Europe de l’est, hors Union européenne…

Il y a une mutation des visages de la pauvreté, avec un mouvement de l’Est qui s’est amplifié après la chute du Mur de Berlin. On accueille beaucoup moins de personnes venant du Maroc par exemple, et plus de personnes de Tchétchénie, de Géorgie ou de Russie… Parmi les populations européennes, il y a notamment des familles Roms que nous aidons. Il y a un gros travail effectué dans les Yvelines, en Essonne et en Seine-Saint-Denis. Nous avons des initiatives intéressantes de relogement, comme à Toulon (Var), ce qui nous fait dire que c’est possible. Mais cela devient impossible quand il y a sans cesse des délogements.

Une majorité des personnes aidées sont des femmes et des jeunes. Peut-on parler de pauvreté qui se transmet de génération en génération?

Depuis trente ans, la pauvreté a changé. Elle s’est féminisée, et s’est déportée sur les familles. 75% des personnes aidées par le Secours Catholique ont moins de 50 ans. On rencontre des jeunes de 18 à 25 ans dans une très grande précarité. Les points d’appui traditionnels qui étaient la famille, le logement et l’emploi ne le sont plus désormais. Par ailleurs, la structure du couple avec des enfants, jusqu’alors épargnée, ne protège plus de la pauvreté.