Tibéhirine: «C’est difficile de faire confiance à la justice algérienne»

ENTRETIEN Françoise Boëgeat, la nièce de l’un des moines tués en 1996 à Tibéhirine (Algérie), revient, pour «20 Minutes» sur l’enquête compliquée…

Vincent Vanthighem
Paris, le 23 octobre 2014. Françoise Boegeat, nièce de l'un des moines de Tibéhirine, dénonce «une confiscation des preuves» par les autorités algériennes.
Paris, le 23 octobre 2014. Françoise Boegeat, nièce de l'un des moines de Tibéhirine, dénonce «une confiscation des preuves» par les autorités algériennes. — MARTIN BUREAU / AFP

L’espoir de connaître enfin la vérité. Suivie immédiatement d’une terrible déception. «L’Algérie a confisqué certaines preuves», a déclaré, jeudi, Patrick Baudoin, l’avocat des familles des moines de Tibéhirine, une semaine après la visite de deux juges français en Algérie afin d’enquêter sur cette affaire d’assassinat.

>> Les faits: L’avocat dénonce une «confiscation des preuves» 

Alors que les têtes décapitées des moines ont été exhumées à des fins d’analyse, les autorités algériennes ont finalement refusé aux juges français le droit de repartir dans l’Hexagone avec certains prélèvements pour effectuer leurs propres tests. La nièce de frère Paul, l’un des moines tués en 1996, réagit à ce rebondissement pour 20 Minutes.

Dans quel état d’esprit êtes-vous?

C’est éprouvant de devoir parler encore de cette affaire vieille de 18 ans. On attendait une coopération judiciaire avec l’Algérie. Malheureusement, elle n’a pas eu lieu. La visite des juges français avait été longuement préparée, négociée. Et finalement, tout ce qui avait été prévu n’a pas été fait…

>> Décryptage: Tout comprendre à l’enquête sur Tibéhirine

Parler de confiscation des preuves est peut-être fort, mais c’est la réalité des choses. C’est une terrible déception pour toutes les familles des moines.

Les autorités algériennes expliquent aujourd’hui que c’est la procédure normale...

Et bien tant mieux! Mais les mots ne suffisent pas. Il faut que les autorités algériennes communiquent désormais rapidement les résultats de leurs analyses. Il était prévu que chacune des parties conserve une partie des prélèvements, procède à leurs analyses et compare leurs résultats afin de conclure. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Alors, que les autorités algériennes parlent maintenant!



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La visite des juges français a tout de même permis d’avancer, selon vous?

Oui. Elle n’est pas négative sur tous les points. Avec l’exhumation des têtes, ils se sont aperçus que certaines hypothèses pouvaient être mises de côté. Mais nous ne savons toujours pas la vérité. Et cela fait dix-huit ans qu’on attend.

Privilégiez-vous une hypothèse plutôt qu’une autre?

Non. Et je n’ai aucun intérêt à le faire. C’est important de savoir ce qu’il s’est passé pour entretenir la mémoire de nos proches et aussi pour écrire une partie de l’histoire qui manque. C’est important pour le peuple algérien.

Faites-vous toujours confiance à la justice algérienne?

C’est difficile de faire confiance à la justice algérienne. Mais mon sentiment ne compte pas. Seule la vérité compte. Et les résultats. Aujourd’hui, le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes. Nous ne sommes pas habités par un esprit de vengeance. Dans cette affaire, la justice doit avoir une fonction d’apaisement et de réparation morale.

Pour le Quai d'Orsay, les conditions étaient «satisfaisantes»

Le déplacement en Algérie des juges français qui enquêtent sur la mort en 1996 des moines de Tibéhirine «s'est passé dans des conditions satisfaisantes», a estimé vendredi le ministère français des Affaires étrangères, après des critiques des familles des victimes.