Don du corps à la science: Comment les proches font leur deuil

DEUIL Peu connus du grand public, les dons du corps à la science peuvent rendre le deuil des proches très difficile…

Anissa Boumediene

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Illustration du cimetière du Père Lachaise à Paris.
Illustration du cimetière du Père Lachaise à Paris. — SUPERSTOCK/SIPA

«Il a fait don de son corps à la science». On entend parfois cette phrase dans un film ou à la télé, mais en pratique, peu de personnes ont un proche qui a fait cette démarche. Pourtant, chaque année, près de 3.000 personnes en France font ce geste. Pour les proches survivants, cela pose la difficulté de faire son deuil sans pouvoir se recueillir sur la sépulture du défunt.

Comment ça se passe

Le don du corps est une démarche strictement personnelle, qu’un futur donateur doit donc entreprendre de son vivant. La motivation principale: faire évoluer la recherche et la médecine. Des personnes atteintes de maladies génétiques rares décident ainsi de donner leur corps après leur décès. D’autres, voulant que leur mort ne soit pas vaine, permettent par ce don que les chirurgiens s’entraînent à apprendre l’anatomie et les interventions chirurgicales. Concrètement, les corps sont utilisés par une école de chirurgie ou une faculté de médecine puis sont incinérés. La plupart du temps, les familles ne peuvent pas récupérer les cendres. «L'école de chirurgie de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) est l’une des rares institutions à offrir cette possibilité, si le donateur en a exprimé la volonté et que la famille en fait la demande», précise-t-on du côté des Services funéraires de la Ville de Paris (SFVP). 

La frustration des familles

Même s’ils y sont opposés, les proches n’ont aucun droit de regard sur cette démarche de don. Et en pratique, le plus frustrant pour eux est de ne pas pouvoir se recueillir sur la sépulture du défunt. Comme le corps doit être transporté dans un délai de 24 à 48 heures après le décès, les proches n’ont souvent pas le temps d’organiser une cérémonie rituelle. «Il y a le cas d’une famille qui a littéralement lutté pour conserver le corps du défunt quelques heures de plus, le temps de rassembler des proches qui venaient de toutes l’Europe et qui voulaient absolument rendre un dernier hommage au défunt», raconte Catherine Le Grand Sébille, anthropologue et coauteur de l’étude «Les morts sans corps». Dans la majorité des cas, il n'y a pas de cérémonie du tout.

Nécessité de permettre une ritualité funéraire

«On ne le soupçonne pas, mais il y a un silence social autour du don du corps, la difficulté de ce deuil est incomprise. Certaines paroisses refusent même de célébrer une cérémonie s’il n’y a pas de corps», raconte l’anthropologue. «Un curé a dit à une famille "on fait don de son corps à Dieu, pas à la science"», poursuit-elle. A l’absence de cérémonie s’ajoute l’absence de lieu de recueillement. Des manques que tentent de combler les SFVP. «Nous allons mettre en place deux cérémonies annuelles au crématorium du Père Lachaise pour offrir un accompagnement laïc aux familles», dévoile Jean-Paul Rocle, chargé de mission cérémonies et ritualités aux SFVP. «Elles ont besoin de ce rite symbolique de séparation. Ce projet leur permettra de sortir de ce chemin de deuil spécifique, de rencontrer d’autres familles qui ont vécu la même chose», poursuit-il. Pour se recueillir, les proches pourront se rendre  dans un espace mémoire dédié, au cimetière parisien de Thiais.