Mémoires d'un croque-mort: «Mon métier révulse ou fascine»

INTERVIEW Dans «Mes sincères condoléances», Guillaume Bailly, croque-mort depuis douze ans, a collecté les plus belles perles d’enterrements…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Guillaume Bailly, croque-mort depuis douze ans et auteur de «Mes sincères condoléances» au cimetière Montparnasse, le 8 octobre 2014.
Guillaume Bailly, croque-mort depuis douze ans et auteur de «Mes sincères condoléances» au cimetière Montparnasse, le 8 octobre 2014. — D.Bancaud/20 minutes

Voici un livre truculent constitué d’anecdotes sur les pompes funèbres, vécues directement par Guillaume Bailly, croque-mort depuis douze ans, ou soigneusement collectées par lui. Aux abords du cimetière Montparnasse, 20 Minutes a rencontré l’auteur de Mes sincères condoléances*.

Pourquoi êtes-vous devenu croque-mort?

Par hasard. J’ai effectué une mission d’intérim pendant une semaine et cela m’a plu. Comme j’ai une certaine capacité à relativiser, j’ai dormi comme un bébé la nuit suivante. Car si les morts vous raccompagnent à la maison, vous ne ferez pas de vieux os dans ce métier. Moi qui avais travaillé auparavant dans l’immobilier et la sécurité, j’ai soudain eu l’impression que mon activité professionnelle avait du sens. Et quand on arrive au bureau, on ne sait jamais ce qui nous attend: récupérer un pendu dans la campagne ou remettre une urne funéraire à une famille.

Quelles sont les demandes les plus farfelues que vous avez du satisfaire?

Organiser les obsèques d’un chien, qui portait un collier et un manteau ridicule et que nous avons porté dans un cercueil blanc laqué. Ou rédiger l’hommage d’un défunt en insinuant qu’il était un «abruti» comme me l’avaient demandé ses enfants. Une autre fois, la famille m’a demandé une «version courte» pour la cérémonie funéraire car elle avait rendez-vous chez le notaire juste après.

Quels sont les incidents techniques les plus marquants auxquels vous ayez assisté?

Le chien d’un défunt montrait les crocs quand nous tentions d’approcher son maître pour le mettre en bière. Il a fallu l’intervention de quatre croque-morts pour parvenir à le faire fuir. Une autre fois, la sœur d’un défunt a voulu regarder d’un peu trop près l’intérieur du caveau et est tombée dedans. Elle a fendu le couvercle du cercueil et s’en est tirée avec quelques fractures. Je me rappelle aussi avec gêne la fois où j’ai failli embarquer une vieille femme, pensant qu’il s’agissait de la morte. Elle dormait recroquevillée dans son lit et était toute pâle. Mais c’était son mari qui était décédé et qui reposait dans la pièce d’à côté. S’en est suivi un grand moment de solitude pour moi.

Vous racontez qu’il arrive fréquemment qu’on vous demande de diffuser «Allumer le feu» de Johnny Hallyday lors d’une crémation, est-ce exact?

Oui, alors que c’est à la fois de très mauvais goût et assez commun. Certains membres de l’assistance rigolent, d’autres ont l’air franchement dépités. Lors de l’enterrement d’une personne qui s’était défenestrée, ses proches avaient demandé à ce que soit diffusée I believe I can fly, la chanson préférée du défunt. Sans doute ne comprenaient-ils pas bien l’anglais! Une autre fois, le défunt avait demandé que l’on passe la musique du Pont de la rivière Kwai, qui est assez guillerette. Ce qui a stupéfié une partie de l’assistance.

Vous évoquez l’insistance des personnes que vous rencontrez à vous demander des détails scabreux sur votre vie professionnelle…

Mon métier révulse ou fascine. Certaines personnes veulent s’offrir un film gore à bon compte en parlant avec moi. Au début c’est amusant, mais à la longue, c’est soûlant. Et avec les femmes, cela a parfois été l’inverse. L’une d’elles a tourné les talons à la simple évocation de ma profession. Seules les gothiques sont attirées par les croque-morts, mais généralement ça ne dure pas longtemps!

Vous racontez avoir vu des personnes ivres lors de l’enterrement d’un proche, d’autres qui vous ont demandé une ristourne pour une crémation car le corps de leur frère avait été brûlé dans un incendie et que le «travail était déjà bien entamé». Etes-vous désabusé sur la nature humaine?

J’ai pu côtoyer la nature humaine dans toute sa diversité. Les gens biens compensent les autres. Je ne suis donc pas devenu misanthrope!

*Mes sincères condoléances, Guillaume Bailly, Les éditions de l'opportun, 9,90 euros.

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