Quand la France «d’en haut» descend dans la rue

SOCIAL Malgré des objectifs différents, les notaires ou encore les pilotes sont actuellement mobilisés. Une première depuis des dizaines d’années…

Romain Lescurieux

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Une manifestation de notaires à Paris, le 17 septembre 2014
Une manifestation de notaires à Paris, le 17 septembre 2014 — Fred Dufour AFP

Est-ce le début d’un vent de révolte venu, cette fois-ci, des professions intellectuelles supérieures? Les huissiers, notaires, greffiers, pharmaciens ou encore les pilotes sont actuellement vent debout, que ce soit contre le gouvernement ou leur direction. Ces professions jugées d’habitude discrètes se mobilisent après plusieurs années de silence et changent certains codes du mouvement social.

«Ce n’est pas une manifestation»

«C’est la première fois dans l’histoire de la profession qu’on organise un tel rassemblement, avec les 9.700 notaires, et leurs 48.000 collaborateurs (clercs, assistants, comptables)», expliquait mercredi en fin de matinée à Libération l’attachée de presse du Conseil supérieur du notariat. Mais au-delà du caractère singulier du mouvement, le terme «rassemblement» a une importance sémantique.

Mardi, Maître Catherine Carely, présidente de la Chambre interdépartementale des notaires de Paris, soulignait auprès de 20 Minutes qu’il ne s’agissait pas d’une «manifestation», avec «défilé» ou «cortège» mais d’un «rassemblement». Un terme partagé par toute la profession. «Nous avons été blessés par le rapport de l’IGF. Nous voulons donc montrer que nous sommes unitaires dans ce combat, avec des syndicats qui parlent d’une seule voix et des employés aux côtés de leurs employeurs dans un même rassemblement. Je n’ai jamais vu ce contexte dans un autre mouvement», insiste aussi Nicolas Troussu, notaire associé dans le Val-d’Oise.

«Nous ne faisons pas la grève pour la grève. Ce n’est pas notre style»

L'Union nationale des professions libérales a appelé à une «journée sans professions libérales» le 30 septembre, afin de protester contre le projet de réforme. Une première dans l'histoire de l'organisation professionnelle. «Ce ne sera pas une manifestation mais une journée de fermeture», prévient Michel Chassang qui se souvient «seulement» de deux ou trois manifestations de l’UNAPL entre les années 80 et 90.

«Nous ne faisons pas la grève pour la grève. Ce n’est pas notre style». «Nous tenons aussi à garder nos distances avec les partis politiques», poursuit-il. «De plus, nous ne sommes pas dans le corporatisme revendicatif. Nous n’avons rien à voir avec d’autres professions. Notre but n’est pas de bloquer le pays mais de se faire entendre», affirme Michel Chassang.

«Ils construisent leur propre forme d’expression et d’action»

Du côté des pilotes Air France, la dernière grève remonte à 2002. Mais cette année, «la grève est historique», confie Guillaume Schmid, délégué syndical du Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL). «Nous n’avions pas vu cela depuis 1998. Nous en sommes à 83% des vols Air France annulés», note-t-il. «La grève était notre dernier recours. C’est une sorte d’échec mais le blocage avec la direction était total. C’est un moyen de poser un ultimatum pour provoquer la discussion».

Pour Danielle Tartakowsky, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris VIII et auteure de l’ouvrage Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, ces différents mouvements trouveraient comme précédant «l’année 1983, avant la grande manifestation pour l’école libre, ou des professions libérales étaient descendues dans la rue».

«Ces professions ne sont pas impliquées dans la culture manifestante mais construisent leur propre forme d’expression et d’action», dit-elle. «Ils veulent montrer qu’ils ont des choses à dire, qu’ils peuvent avoir recours à l’action collective quand il le faut, tout en affirmant via une sémantique différente qu’il ne faut pas les confondre avec d’autres mouvements», mentionne la spécialiste.