Polémique Gad-Macron: «Notre responsabilité à tous est de ne pas stigmatiser l’illettrisme»

INTERVIEW Selon la présidente de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, 7% des 18-65 ans ne savent pas lire en France...

Propos recueillis par William Molinié
— 
Le ministre de l’Économie Emmanuel Macron le 12 septembre 2014.
Le ministre de l’Économie Emmanuel Macron le 12 septembre 2014. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Les propos du ministre de l’Economie sur «les salariés illettrés» de Gad ont provoqué un tollé. Si l’illettrisme en France est une réalité, le phénomène reste tabou bien qu'il ait été décrété grande cause nationale en 2013. La présidente de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, Marie-Thérèse Geffroy, tente depuis une dizaine d’années de changer le regard de la société sur ce sujet.

Qu’avez-vous pensé des propos du ministre?

Je ne commente pas. Nous avons essayé depuis plusieurs années de rassembler les forces, y compris syndicats et patronat, pour faire prendre conscience du problème de l’illettrisme. Et notre responsabilité à tous est de ne pas jeter un regard stigmatisant, mais de mettre un mot sur cette réalité. Car c’est une réalité en France.

Quelle est-elle justement?

Il y a beaucoup de préjugés sur l’illettrisme. La plupart des personnes qui sont concernées ont été scolarisées, ont acquis des connaissances et des compétences. Mais à un moment de leur vie ils sont devenus illettrés. Par exemple, la moitié des illettrés ont un emploi. Simplement, dans les tâches qui leur sont affectées, ils n’ont pas recours à l’écrit. Une enquête de 2005 a évalué à 3,1 millions d’illettrés en France, soit 7% des 18-65 ans. La moitié d’entre eux ont plus de 45 ans, la moitié provient de zones rurales. Seuls 4 à 5% des 18-25 ans sont illettrés. Beaucoup de préjugés tombent quand on connaît cette réalité.

Comment combattre ce phénomène?

Tout d’abord, nous avons beaucoup axé notre action sur la formation tout au long de la vie dans l’emploi. On s’est aperçus que certains illettrés, aux compétences professionnelles excellentes, ont été nommés chef d’équipe et c’est à ce moment-là qu’ils se sont retrouvés confrontés à ces difficultés.

Comment un illettré se débrouille au quotidien?

Il est obligé dans notre société de le dissimuler. Et adopte des stratégies très habiles qui prennent d’ailleurs beaucoup plus de temps que nécessaire pour réapprendre à lire. Par exemple avec des codes couleurs, ils contournent les difficultés. Ou développent beaucoup en contrepartie le par cœur.

Est-ce tabou pour eux et pour la société?

Evidemment. D’ailleurs la prévention de l’illettrisme est fondamentale. Ça doit faire partie des préoccupations quotidiennes de l’entreprise. Pour trouver des solutions, il ne faut pas que les personnes se sentent stigmatisées. Les solutions ne doivent pas être un retour à l’école, synonyme d’échec. Ce n’est pas synonyme non plus d’incompétence ou d’inintelligence. Les adultes illettrés ne doivent pas être infantilisés.