Vente de Mistral à la Russie: «Quoi qu’il arrive, la France semble perdante»

INTERVIEW Tatiana Kastoueva-Jean, chercheuse à l'Ifri, décrypte la communication de François Hollande dans le dossier des Mistral...

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche

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François Hollande lors du sommet de l'Otan de Newport, en Grande-Bretagne, le 4 septembre 2014.
François Hollande lors du sommet de l'Otan de Newport, en Grande-Bretagne, le 4 septembre 2014. — ALAIN JOCARD / AFP

«Ni rompu ni suspendu». Au lendemain de l’annonce de l’Elysée sur le report de la livraison de l’un des deux navires Mistral à la Russie en raison de l’aggravation de la situation en Ukraine, François Hollande a expliqué, ce jeudi, au sommet de l’Otan à Newport, que la vente n’était pas suspendue mais qu’il attendait désormais «un cessez-le-feu et un règlement politique» pour donner son feu vert. Un langage diplomatique entre deux eaux qui ne surprend pas Tatiana Kastoueva-Jean, chercheuse à l’Ifri.

Comment analysez-vous la situation dans laquelle se trouve la France?

Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut remonter le cours de l’histoire. La vente a été conclue en 2011 par Nicolas Sarkozy, dans un contexte de rapprochement avec la Russie. Mais depuis, le contexte a changé et la France se retrouve devant un dilemme très complexe dans lequel il y a deux options: une mauvaise et une très mauvaise. La première consiste à ne pas vendre, quitte à prendre le risque de mettre en danger la réputation internationale de la France, perdre des marchés d’armement et de porter préjudice à l’économie et à l’emploi du pays. C’est un choix difficile à faire, compte tenu du contexte de crise. La seconde option, pire encore, est de respecter le contrat à la lettre. La situation actuelle est un cas de force majeure que personne n’a prévu lors de la signature du contrat. La Russie aujourd’hui est un pays en guerre, même si elle le dément officiellement, et en tant que membre de l’Otan, la France ne peut pas se permettre de contribuer, même indirectement, aux tentatives de Moscou de déstabiliser l’Ukraine.

Comment analysez-vous alors la prise de parole de François Hollande?

Elle ne me surprend pas. Pour les raisons expliquées, la France a du mal à faire un choix clair. Elle est dans la non-décision, elle ménage la chèvre et le chou, elle cherche à rester crédible à la fois sur le plan économique et commercial et sur le plan géopolitique. Une sorte de grand écart difficile à tenir, d’autant plus qu’il y a aussi beaucoup de pressions à la fois internes et de la part des partenaires européens et des Etats-Unis. François Hollande a pensé qu’il gagnerait du temps mais finalement, sa décision complexifie le dossier, comme l’illustre la présence des marins russes en formation à Saint-Nazaire. S’il avait pris la parole au printemps, ces marins ne seraient pas arrivés… Mais y avait-il pour autant un bon timing dans cette affaire? Je ne le crois pas.

Quelle peut être la porte de sortie pour la France?

Il est difficile de prédire la suite des événements. Vladimir Poutine s’est dit favorable à un cessez-le-feu, mais dans le même temps, les signes de présence de soldats russes en Ukraine sont évidents. Par ailleurs, les Russes font monter les enchères en insistant sur l’interdépendance économique entre les deux pays; ils ont suggéré aussi à la France que si la vente était maintenue, elle pourrait accéder à d’autres contrats. Quoi qu’il arrive, la France semble perdante dans cette affaire, soit économiquement, soit politiquement.​