«Les parents d’élèves trouvent normal de demander des comptes aux enseignants»

INTERVIEW Dans La tyrannie des parents d’élèves*, Anna Topalov décrit la suspicion entretenue par les parents d'élèves vis-à-vis des enseignants...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Un parent d'élève au collège Clisthène à Bordeaux.
Un parent d'élève au collège Clisthène à Bordeaux. — NICOLAS TUCAT / AFP

Ils contestent les notes de leurs enfants, s’immiscent dans les questions de pédagogie et vont parfois jusqu’à insulter les enseignants… Dans La tyrannie des parents d’élèves*, Anna Topalov décrit la crispation des rapports parents-profs. Pour 20 Minutes, elle revient sur son enquête…

Selon vous, les parents ne font plus confiance aux enseignants a priori. Est-ce un phénomène de masse?

Oui, car ils ont l’impression que l’école ne va pas bien, que le diplôme ne garantit plus à leurs enfants de trouver un travail. Du coup, ils trouvent normal de demander des comptes aux enseignants.

A quand remonte ce rapport de force inversé?

Il est perceptible depuis une dizaine d’années et s’explique par le fait que les parents n’ont plus beaucoup d’idéaux. L’ambition d’être de bons parents est la dernière utopie à laquelle ils se raccrochent. D’où leur crispation sur les questions d’éducation.

Selon vous, de plus en plus de parents demandent des passe-droits pour contourner certaines décisions des enseignants…

C’est surtout l’apanage des CSP +, qui se servent de leurs réseaux ou de leur bonne connaissance du système scolaire. Ils n’hésitent plus à appeler chef d’établissement, un inspecteur d’académie ou le rectorat pour demander un passage en 1ere S ou faire annuler une sanction prise contre leur enfant. En cas de conflit, ils demandent qu’on leur apporte la preuve des faits. Et comme c’est parole contre parole, les enseignants sont parfois remis en cause. Les conseils de discipline deviennent aussi de plus en plus souvent des lieux de négociation, pas pour définir la sanction la plus appropriée pour l’élève, mais celle qui sera le mieux acceptée par ses parents.

Pourquoi s’immiscent-ils de plus en plus dans la pédagogie?

Autrefois, le professeur était considéré comme un sachant. Aujourd’hui, beaucoup de parents ont le même niveau de diplôme que lui et se sentent légitimes à contester ses décisions ou sa manière d’enseigner.

Les revendications confessionnelles des parents d’élèves sont-elles en augmentation?

Oui, aucune religion n’échappe à cela. Evoquer la théorie de l’évolution, la sexualité ou le conflit israélo-palestinien devient souvent difficile. Et les enseignants se retrouvent en première ligne pour affronter les parents. Ils ne sont pas du tout soutenus par leur hiérarchie.

Cette mésentente s’explique aussi selon vous sur le manque de dialogue entre les parents et les enseignants. Comment l’améliorer?

Il faudrait réformer le statut des enseignants pour que soit mieux pris en compte le travail qu’ils effectuent en dehors de la classe. Cela leur permettrait de dégager du temps pour recevoir les parents et lever certains malentendus.

Les associations de parents d’élèves ont-elles suffisamment joué leur rôle d’intermédiaire entre l’institution et les parents?

Non, car elles sont très politisées et ne fonctionnent pas comme des associations «d’usagers». De plus, les parents y adhérent souvent pour régler des situations individuelles, mais rarement pour mener des combats collectifs.

Certains parents n’hésitent plus à dénoncer les agissements des enseignants. Peut-on craindre que ces cas progressent?

La judiciarisation des relations parents-enseignants est un fait car le nombre de plaintes déposées a explosé depuis dix ans. Et les avocats spécialisés dans les droits des parents d’élèves sont en pleine expansion. Ce phénomène ne risque pas de s’inverser.

Quelles en sont les conséquences pour les enseignants?

Certains profs préfèrent désormais s’autocensurer. Ils n’abordent plus certains sujets en cours ou surnotent les élèves pour acheter la paix sociale.

Et quelles sont les incidences sur la scolarité des enfants?

On laisse certains élèves passer en classe supérieure alors qu’ils n’en ont pas le niveau, pour éviter tout conflit avec leurs parents. D’autres assistent avec gêne aux conflits entre leurs parents et un enseignant. C’est désastreux, car les enfants ont a priori, confiance en l’école. Mais si leurs parents ne respectent pas leurs enseignants, ils finissent à terme par ne pas le faire eux-mêmes.

* La tyrannie des parents d’élèves, Anna Topalov, Fayard, 14,50 €.