Violences en prison: «Les statistiques sont en baisse car les surveillants ne portent pas plainte!»

ENTRETIEN Citoyen-assesseur à la prison d’Agen (Lot-et-Garonne) depuis 2011, Hélène Erlingsen-Creste décrit, dans un livre à paraître jeudi, la violence dans les prisons…

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Agen, le 02 septembre 2014. Hélène Erlingsen-Creste, citoyen-assesseur, pose devant la prison d'Agen.
Agen, le 02 septembre 2014. Hélène Erlingsen-Creste, citoyen-assesseur, pose devant la prison d'Agen. — 20 MINUTES / MAX MILO EDITIONS

Elle a embrassé cette cause un peu par hasard. En découvrant une brochure dans une mairie. Citoyen assesseur à la maison d’arrêt d’Agen (Lot et Garonne) depuis 2011, Hélène Erlingsen-Creste n’a pas été découragée par les insultes et les violences inhérentes au monde pénitentiaire.

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Chaque semaine, elle franchit le mur d’enceinte pour juger les détenus qui ont commis des délits à l’intérieur même de la prison. Alors que la Chancellerie a annoncé, ce mardi, avoir constaté une baisse des violences physiques dans les prisons françaises, elle raconte son expérience à 20 Minutes

Chiffres à l’appui, le ministère de la Justice assure que les agressions physiques sont en baisse dans les prisons. Quel est votre sentiment?

Je suis surprise car ce n’est pas vraiment mon sentiment. Quand je suis entré à la prison d’Agen, j’ai découvert une zone de non-droit. Tout ce que les détenus faisaient avant semble se poursuivre derrière les barreaux. Les drogués continuent de se droguer, les voleurs continuent à racketter les autres. Et les violents continuent à taper. A mon avis, les statistiques sont en baisse car les surveillants ne portent pas plainte et ne lancent pas de procédure spécifique.

Dans quel but? Maintenir la paix sociale?

Exactement. Les surveillants banalisent beaucoup la violence qu’ils subissent au quotidien. Ils se disent qu’une procédure ne calmera sans doute pas la situation avec le détenu. Et même quand ils lancent les poursuites, ils ne réclament pas forcément de sanction très lourde.

>> Prisons: Un système au bord de l’asphyxie

Un exemple: la semaine dernière, un détenu était jugé en commission disciplinaire pour avoir insulté, menacé et tenté de frapper un surveillant. Ce dernier n’a réclamé qu’un simple avertissement. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu: ‘’Vous savez, on est tellement habitués…’’ Il y a une forme de fatalisme. Il faut que les violences soient très graves pour entraîner une procédure.

Expliquez-nous comment cela se passe?

Quand un surveillant constate un fait, il rédige un ‘’compte rendu d’incident’’. Un autre surveillant gradé est alors chargé de l’enquête. Il interroge le détenu, le surveillant et renvoie ou non l’affaire devant la commission disciplinaire.

Assisté d’un avocat, le détenu peut alors se défendre et donner sa version des faits. Insultes, violences, trafics, la sanction peut aller jusqu’à trente jours d’isolement (mitard). Mais surtout, le juge d’application des peines est immédiatement prévenu. Il peut décider d’annuler alors les crédits de réduction de peine du détenu en question.

En parallèle, si le surveillant porte plainte, le détenu peut également être jugé devant un tribunal correctionnel et condamné à une nouvelle peine qui vient s’ajouter à celle qu’il purge déjà.

Dans le livre que vous publiez jeudi*, vous accordez une large place au délit de déperchage. Expliquez-nous de quoi il s’agit?

C’est un phénomène très en vogue dans les prisons situées en centre-ville comme celle d’Agen. De l’autre côté du mur d’enceinte se trouve la rue. Certains détenus en profitent pour passer commande à leurs proches. Par-dessus le mur d’enceinte, ces derniers leur lancent des colis. Cela peut être de la drogue, de l’alcool, des téléphones portables ou même de la nourriture. Des fois, on aperçoit des kebabs dégoulinants qui tombent sur le filet situé au-dessus de la cour de promenade. A l’aide d’une perche bricolée, le détenu destinataire peut faire un trou dans le filet pour récupérer le colis. La plupart des faits jugés le sont pour ce type de délit.

* L’Abîme carcéral, une femme au sein des commissions disciplinaires. (Ed. Max Milo. 220 pages. 18 euros)