Menacé de mort, le chef du service de soins palliatifs de Vincent Lambert quitte ses fonctions

PORTRAIT En voulant arrêter les traitements de Vincent Lambert en mai 2013, le docteur Eric Kariger s’est retrouvé au cœur d’un conflit familial et juridique sur la fin de vie…

Vincent Vantighem

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Reims, le 16 janvier 2014. Eric Kariger, chef du service de soins palliatifs, s'est retrouvé au coeur d'un conflit familial lié au sort de Vincent Lambert.
Reims, le 16 janvier 2014. Eric Kariger, chef du service de soins palliatifs, s'est retrouvé au coeur d'un conflit familial lié au sort de Vincent Lambert. — FRANCOIS NASCIMBENI / AFP

De notre envoyé spécial à Reims (Marne)

Dans un coin du bureau dépouillé, les cartons sont bien alignés. Juste en dessous d’une affiche des Yeux ouverts, documentaire poignant sur l’euthanasie. Eric Kariger aurait pu y apporter son témoignage. Chef du service de soins palliatifs au CHU de Reims (Marne) depuis vingt ans, ce praticien a finalement décidé de quitter ses fonctions ce lundi. «Avec l’affaire Vincent Lambert, j’ai humblement atteint mes limites», avoue-t-il tranquillement. Rincé par les «attaques odieuses» et les «menaces de mort» qui l’ont visé lui, sa «femme» et, surtout, ses «gamins».

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Celui qu’il appelle affectueusement «Vincent» se trouve quatre étages plus haut. Victime d’un accident de moto en 2008, il est depuis dans un coma dit «pauci-relationnel». Il bouge les yeux et ressent de la douleur. Mais il est impossible de communiquer avec lui. Sans avoir laissé de directives claires, Vincent Lambert avait laissé entendre à ses proches qu’il ne souhaitait pas être maintenu en vie en cas d’accident. Au terme d’une procédure collégiale prévue par la loi Léonetti, Eric Kariger a donc, en mai 2013, voulu stopper la nutrition artificielle de son patient, afin de le laisser mourir.

Un catholique pratiquant accusé d'être un «pousseur de seringue»

Persuadé que c’est «la bonne décision», le praticien explique aussi que «tout le monde peut se tromper.» C’est justement ce que pensent les parents du jeune accidenté. Son père, gynécologue de renom, et surtout sa mère, proche de la communauté catholique intégriste Pie-X, ont multiplié les recours, traînant l’affaire jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme pour que leur fils soit maintenu en vie. La décision est toujours en suspens. Vincent, toujours, dans sa chambre d’hôpital.


Catholique pratiquant, membre du Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin et farouche opposant à l’euthanasie, Eric Kariger n’a pourtant pas le profil du «nazi», «agent de la mort» et «pousseur de seringue» que décrivent ses détracteurs. «Je suis même d’accord à 99,99 % avec les Pro life, sourit-il. Mais je pense que notre vie ne nous appartient pas. Encore moins à quelqu’un d’autre.»

Prématuré, ses parents attendent cinq jours pour le baptiser

«Engagé au service de la vie» par vocation, cet admirateur de la pensée de Jean d’Ormesson sait bien de quoi il parle. Né prématuré dans une famille vosgienne «ni pauvre, ni riche», il a mis cinq jours à hériter du prénom Eric. «C’est dire si l’on croyait à mes chances de survie!» Des études un peu chaotiques – «Il ne fait que ce qui lui plaît», indiquent ses bulletins de note – lui laissent le temps de s’orienter vers la santé publique.

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A cette évocation, son regard bleu clair se voile. «Je ne pensais pas quitter le CHU. Pour moi, je démarrais ici, je finissais ici. Mais l’affaire a accéléré une décision que j’aurais peut-être prise. Pendant un an, je me suis levé avec Vincent, j’ai passé mes journées avec Vincent et je me suis couché avec Vincent…» Social par nature, il a pourtant accepté de rejoindre le groupe privé Maisons de famille pour développer le service Fin de vie/Soins palliatifs dans les maisons de retraite.

«J’aimerais vivre très, très vieux»

Boulimique de travail, il se sent d’ailleurs excité à cette idée. «Contrairement à d’autres, j’aime vieillir car on gagne en expérience. Je suis fier de prendre un an à chaque anniversaire. J’ai hâte d’être en octobre.» Il aura alors 50 ans. Celui dont la mort est le métier n’a d’ailleurs pas attendu cette échéance pour penser à son funeste destin.

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«Je ne veux pas d’une mort brutale, lâche-t-il J’aimerais vivre très, très vieux. Et partir en étant autonome et entouré des miens. Et surtout lucide.» Au cas où, il s’est tout de même résolu à rédiger des directives anticipées. Sortant le précieux courrier de son portefeuille, il lit. «S’il m’arrive quelque chose, je souhaite qu’on demande son avis à mon épouse et mes enfants. Mais je fais totalement confiance à l’équipe médicale pour prendre la bonne décision…» La lettre est datée du 24 juin 2014. Le jour où les parents de Vincent Lambert ont déposé leur ultime recours pour que leur enfant soit maintenu en vie.

L’affaire Vincent Lambert en 6 dates

2008: Victime d’un accident de moto, Vincent Lambert se retrouve plongé dans un «état de conscience minimal».
10 avril 2013: Après cinq ans de soins et 80 séances d’orthophonie n’ayant donné aucun résultat, l’équipe médicale de Reims décide d’engager le processus d’euthanasie passive en cessant d’alimenter Vincent Lambert.
11 mai 2013: Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne (Marne) ordonne le rétablissement de l’alimentation estimant que la famille n’a pas été consultée dans son ensemble.
28 janvier 2014: L’épouse de Vincent Lambert saisit le Conseil d’Etat.
24 juin 2014: Le Conseil d’Etat donne raison à l’équipe médicale qui souhaitait engager la procédure d’euthanasie passive. Quelques heures plus tard, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH)  saisie par les parents du malade, demande à la France de suspendre la décision du Conseil d’Etat afin de pouvoir juger le dossier sur le fond.
1er septembre 2014: Eric Kariger, chef du service Soins Palliatifs du CHU de Reims, quitte ses fonctions.