«Enseigner Molière à la campagne n'a rien d'évident !»

INTERVIEW Dans Molière à la campagne*, paru ce mercredi, Emmanuelle Delacomptée raconte ses débuts difficiles de professeur de Français dans un collège de campagne...

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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NANTES, le 02/09/2010 Rentree scolaire au college du pre gauchet, pres du quartier d affaire euronantes
NANTES, le 02/09/2010 Rentree scolaire au college du pre gauchet, pres du quartier d affaire euronantes — © Fabrice ELSNER

Affectée en Haute-Normandie dans un collège difficile, Emmanuelle Delacomptée raconte dans Molière à la campagne*, paru ce mercredi, ses premiers pas hésitants de professeur stagiaire de Français en zone rurale. Cris d’animaux pendant les cours, rédactions en verlan, insultes, manque de motivation des élèves… L’auteur décrit sans détour sa difficulté à s’imposer devant des élèves dissipés, qui ne croient pas en leur avenir. Un récit qui insiste aussi sur la non-adéquation entre la formation des enseignants et ce qu’ils vivent sur le terrain…

En quoi l’enseignement en milieu rural diffère-t-il de l’enseignement dans une zone urbaine?

Certaines zones rurales sont très pauvres et les enfants se sentent encore plus exclus que ceux des cités. Ils ont encore moins accès à la culture. L’école a un rôle encore plus important pour eux. Elle doit parvenir à les motiver, à les désenclaver. Pour cela, il faudrait pouvoir organiser beaucoup de sorties culturelles, ce qui n’est pas aisé. Enseigner Molière à la campagne n’a rien d’évident! L’approche pédagogique est différente. Concernant les cours de Français par exemple, il faut donner envie aux élèves de lire en leur montrant que la culture est aussi à leur portée. Il faut davantage être dans le plaisir, leur montrer que les livres parlent de choses qui les intéressent: le couple, la mort, le bonheur… Un ouvrage comme Cyrano de Bergerac par exemple, leur parle. Lorsqu’on aborde une œuvre, il faut privilégier la discussion, faire vivre les textes grâce aux échanges.

Votre ouvrage dépeint vos difficultés d’un professeur stagiaire, affecté dans un établissement de campagne où les élèves sont issus de milieux défavorisés. Faudrait-il selon vous, éviter d’envoyer les enseignants débutants dans des établissements difficiles?

L’Education nationale part du postulat que lorsqu’on est jeune enseignant, on est mû par son enthousiasme. Mais c’est une erreur d’envoyer systématiquement les profs débutants dans les établissements les plus complexes. C’est un problème pour eux, car ils n’ont pas toujours les armes pour s’imposer. Et c’est aussi un souci pour les élèves qui ne sont pas aidés comme il le faudrait pour réussir. Il serait plus judicieux d’affecter des enseignants dans ces établissements sur la base du volontariat et de mieux les rémunérer. Cela éviterait aussi le turn-over des enseignants dans ces établissements qui est préjudiciable aux élèves.

Vous reconnaissez avoir manqué d’autorité cette première année d’exercice, comment auriez-vous pu mieux vous imposer?

L’autorité vient quand les élèves trouvent l’enseignant légitime. Si j’avais été mieux épaulée, j’aurais sans doute mieux su les intéresser. Mais j’ai quand même su instaurer avec eux une vraie complicité et je n’oublierai jamais ma première classe!

Vous décrivez le fort décalage entre la formation des enseignants et la réalité du terrain. Pensez-vous que cela soit toujours le cas, avec les Ecoles supérieures du professorat?

Je le crains. La formation des enseignants est trop abstraite et pas assez axée sur la pédagogie. Apprendre aux profs un langage ultra-technique ne sert à rien. En revanche, les profs stagiaires devraient être filmés pour repérer leurs défauts lorsqu’ils font cours et pouvoir se corriger afin de savoir tenir en haleine une classe. Il faudrait aussi assister à des cours de profs aguerris pour comprendre comment ils arrivent à intéresser les élèves. J’ai bénéficié d’une tutrice au bout d’un mois d’exercice, c’était utile, mais on ne se voyait pas beaucoup car elle n’exerçait pas dans mon établissement. Par ailleurs, le fait que son jugement compte pour ma titularisation m’a gênée. Cela empêche une vraie bienveillance du tuteur pour aider le prof stagiaire à trouver ses marques.

Avec l’expérience que vous avez acquise aujourd’hui, auriez-vous envie d’exercer à nouveau à la campagne?

Pourquoi pas! Je me sentirais mieux armée car il y a des automatismes que l’on acquiert sur le tas. Et je pourrais sans doute bien mieux aider mes élèves.

*Molière à la campagne, Emmanuelle Delacomptée, JC Lattès, 16,50 €.