Un adolescent américain s'est brûlé au second degré après avoir relevé le «Fire challenge» lancé sur les réseaux sociaux.
Un adolescent américain s'est brûlé au second degré après avoir relevé le «Fire challenge» lancé sur les réseaux sociaux. — Capture d'écran / 20 Minutes

INTERVIEW

Fire challenge: «Les jeunes jouent avec la mort, en ayant la certitude de s’en sortir»

Spécialiste des comportements à risques chez les jeunes et du rapport au corps, le sociologue David Le Breton explique que ce défi appartient à une nouvelle génération de «rite de virilité»...

Après la «neknomination» ou le «balconing», c’est au tour du «fire challenge» d’inquiéter les autorités américaines. Ce nouveau défi que se lancent les adolescents consiste à s’enduire le corps de liquide inflammable avant d’y mettre le feu.


Des adolescents se filment en train de s... par 20Minutes

Une immolation volontaire que les jeunes filment et s’empressent de diffuser sur les réseaux sociaux. Particulièrement dangereux, le défi a déjà fait de nombreuses victimes hospitalisées pour des brûlures. Le sociologue David Le Breton*, professeur à l’université de Strasbourg, analyse ce phénomène pour 20 Minutes.

Pourquoi les jeunes se lancent-ils des défis de plus en plus dangereux?

Relever ces défis constitue un rite de virilité. D’ailleurs, ce sont quasiment exclusivement des garçons qui se les lancent. Si la quête de virilité n’est pas récente, ces défis sont vraiment nouveaux puisqu’ils utilisent Internet. Avant, le défi était «celui qui crache le plus loin». Les rites restaient alors des phénomènes de bandes et faisaient émerger un cador du quartier. Mais aujourd’hui, il s’agit de s’imposer comme celui qui a le moins froid aux yeux.

Pour tirer leur épingle du jeu et montrer qu’ils sont plus forts que les autres, les jeunes vont le plus loin possible dans le danger. Et avec l’émergence des réseaux sociaux, nous assistons à une surenchère dans les défis. En réalisant quelque chose d’extraordinaire, les jeunes pensent obtenir la gloire et avoir l’étoffe d’un héros. Aujourd’hui, avec la diffusion des vidéos sur Internet, le jeune qui a relevé le défi accède immédiatement à la notoriété. Le garçon le plus médiocre dans sa vie commune devient grandiose.

Les adolescents ont-ils conscience des risques de ces défis?

Généralement, non. Certains jeunes savent ce qu’ils font, mais d’autres vont trop loin. Ils n’ont pas le sentiment du tragique de la mort, ni de son irréversibilité. En réalisant ces défis, les jeunes jouent avec la mort, tout en ayant la certitude de s’en sortir. Chez les garçons de cet âge, il y a une dénégation de la mort: ils considèrent qu’elle ne peut pas les atteindre, qu’elle ne concerne que les autres.

Ces défis représentent donc un véritable jeu avec la mort, qui s’installe dans la démarche de l’ordalie: en se mettant en danger, on s’en remet au sort de dieu. Pour le jeune, il n’y a pas la volonté de se tuer, mais de se laisser une chance. Même si le risque de mort est particulièrement tangible, il se met dans la gueule du loup.

Peut-on empêcher ces comportements?

Le «fire challenge» ne fait pas partie des conduites à risques traditionnelles, telles que le suicide ou l’anorexie. Il est donc très difficile d’y remédier, puisque ce comportement échappe complètement à la prévention. Les parents? Bien souvent, ils ignorent totalement ces pratiques de leurs enfants et sont sidérés quand ils les découvrent par la suite.

Le «fire challenge» risque-t-il de s’importer en France?

Il est peu probable que ce défi ne concerne que les jeunes Américains. Immédiatement mondialisé sur le net, il a pu se répandre dans les pays voisins. Le principe de ces défis est de toujours faire mieux que l’autre. Alors pour effacer la notoriété provisoire du premier et le supplanter, d’autres jeunes, dans d’autres pays, se lancent le défi.

Le fire challenge n’est certainement pas le dernier défi dont nous entendrons parler. Il existe d’innombrables jeux dangereux. Nous verrons émerger d’autres types de défis, qui vont de pair avec la mondialisation d’Internet et la quête de virilité.

*David Le Breton a notamment écrit «En souffrance: adolescence et entrée dans la vie» (édition Métailié) et «Conduites à risques» (édition PUF).