«Mister Conti et docteur 47»: Qui est Rudy Kurniawan, l’homme qui a contrefait des bouteilles de grands vins français?

CONTREFACON Passé du statut de génie de l’œnologie à celui d’escroc, il pourrait écoper d’une lourde peine de prison…

Audrey Chauvet

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Bouchons anciens et fausses étiquettes de grands crus saisis au domicile de Rudy Kurniawan.
Bouchons anciens et fausses étiquettes de grands crus saisis au domicile de Rudy Kurniawan. — AFP PHOTO/Stan HONDA

L’histoire est digne d’un scénario de film: un jeune étudiant asiatique, fraîchement installé en Californie, devient un génie de l’œnologie et vend des centaines de bouteilles de très grands crus de Bourgogne aux riches collectionneurs américains avant d’être démasqué par le FBI. La scène finale aura lieu ce lundi, avec le verdict du tribunal de New York: reconnu coupable de «fraude visant à vendre des vins contrefaits», Rudy Kurniawan risque jusqu’à 40 ans de prison et 500.000 dollars d’amende. 20 Minutes refait le film.

Scène 1: Californie, fin des années 1990. Rudy Kurniawan devient un petit génie de l’œnologie

Rudy a 24 ans lorsqu’il arrive en Californie et se lie d’amitié avec Paul Wasserman, revendeur de grands crus, qui lui fait découvrir l’œnologie. Rudy apprend vite: il devient un «petit génie» de l’œnologie et une bête curieuse lors des ventes aux enchères où il débourse jusqu’à un million de dollars par mois en bouteilles prestigieuses. Son identité reste trouble: il est parfois indonésien, parfois chinois d’Indonésie, parfois héritier d’une exploitation pétrolière, parfois à la tête d’un empire de la bière. L’origine de son argent? Ses riches parents, dont il ne peut révéler l’identité. Pourquoi est-il venu en Californie? Pour ses études un jour, pour devenir golfeur pro le lendemain. La seule chose qui soit sûre, c’est son talent infaillible pour identifier les grands crus. «J’ai vu peu de gens apprendre le bourgogne aussi rapidement que Rudy», témoignera plus tard un critique, cité par Vanity Fair.

Scène 2: New York, 2004. Rudy Kurniawan rencontre John Kapon, commissaire-priseur

Rudy se lie d’amitié avec un jeune commissaire-priseur à la cool, John Kapon, qui a troqué sa vie dans le hip-hop et la cocaïne par des dîners avec la jet-set new-yorkaise et des dégustations de crus rarissimes. Rudy se fait alors surnommer «docteur Conti» ou «mister 47» en raison de son amour pour le romanée-conti 1947. Les deux jeunes hommes fréquentent en particulier le restaurant Cru, auquel Rudy demande de lui envoyer les prestigieuses bouteilles qu’ils ont vidées ensemble. «Ne les lavez pas, j’ai besoin qu’elles semblent d’époque pour une séance de photo», prenait-il le soin de préciser.

Scène 3: New York, 2006. Premiers soupçons sur Rudy Kurniawan

Les ventes aux enchères organisées par John Kapon de vins issus de la «cave magique» de Rudy Kurniawan commencent à faire tiquer certains spécialistes. Des vins extrêmement rares qui arrivent par caisses, des incohérences dans les étiquettes, des saveurs inédites pour du Bourgogne… Et en 2006, le premier hic: après une vente historique atteignant les 24 millions de dollars, les acheteurs déçus renvoient les bouteilles. Kurniawan doit les rembourser. Au restaurant Cru, on devient prudent: en 2007, l’établissement décrète que toute bouteille consommée sera détruite, rapporte Le Monde.

Scène 4: Morey-saint-Denis, Bourgogne, 2008. Laurent Ponsot découvre le pot aux roses

Le dialogue par mail rapporté par Vanity Fair est la scène centrale au cours de laquelle tout bascule: «Quand ta famille a-t-elle produit les premiers clos saint-denis?, demande un avocat installé à Manhattan à son ami vigneron. «Pourquoi tu me poses la question?» s’étonne Laurent Ponsot, cogérant du prestigieux domaine Ponsot. «Une maison d’enchères propose ici un lot de bouteilles allant de 1945 à 1971», lui répond l’avocat. «Impossible! Nous avons commencé en 1982!» Laurent Ponsot saute dans un avion et débarque dans la salle des ventes. Les clos saint-denis sont retirés de la vente.

Laurent Ponsot se lance alors dans une enquête pour identifier l’origine de ces contrefaçons mais se fait mener en bateau pendant près de deux ans par Rudy Kurniawan. Jusqu'à ce que le FBI le contacte pour l’interroger sur un Chinois, Zheng Wang Huang, en situation irrégulière aux Etats-Unis sous le nom de Rudy Kurniawan, et suspecté d’avoir fraudé pour plusieurs millions d’euros en revendant des contrefaçons. Les informations de Laurent Ponsot et celles du FBI se recoupent.

Scène 5: Villa d’Arcadia, banlieue de Los Angeles, mars 2012. Perquisition chez Rudy Kurniawan

Lorsque le FBI vient perquisitionner la villa de Rudy Kurniawan, ses agents découvrent son atelier de fabrication: prestigieuses étiquettes imprimées sur place, bouteilles récupérées, cire à cacheter et bouchons anciens. Ils trouvent aussi des livres de «recettes» expliquant comment recréer un pomerol ou un gevrey-chambertin en assemblant des vins californiens bon marché. Dans sa «cave magique», il détenait 19.000 étiquettes de 27 des meilleurs vins du monde.

Scène 6: Tribunal fédéral de New York, décembre 2013. Procès de Rudy Kurniawan

A la barre, les plus grands vignerons de Bourgogne se succèdent pour démontrer que les bouteilles vendues par Kurniawan étaient des fausses. Certains estiment qu’il n’a pas pu agir seul et le nom de John Kapon revient à plusieurs reprises. Toutefois, Kurniawan pourrait bien être le premier à écoper d’une peine exemplaire: il encourt jusqu’à 40 ans de prison et 500.000 dollars d’amende. Verdict ce lundi.

Générique: Johnny Depp as Laurent Ponsot?

Le vigneron star qui a débusqué Rudi Kurinawan serait en train d’écrire un scénario inspiré de son histoire. Mais si Johnny Depp veut interpréter son rôle, Laurent Ponsot s’y opposera car «il est trop petit.» On a des goûts de luxe, dans les grands domaines bourguignons.