Disparition de cocaïne: «Une première dans l’histoire du 36 Quai des Orfèvres»

INTERVIEW L'ancien directeur de la PJ parisienne Claude Cancès réagit à la disparition des 50 kg de cocaïne...

Propos recueillis par

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Le quai des Orfèvres, au numéro 36 duquel se trouve le célèbre siège de la police judiciaire de Paris
Le quai des Orfèvres, au numéro 36 duquel se trouve le célèbre siège de la police judiciaire de Paris — Joel Saget AFP

Cela ressemble à un formidable début de polar: 50 kg de cocaïne ont disparu au sein même des locaux de la police judiciaire de Paris. Selon les premiers éléments de l’enquête de l’Inspection générale de la police nationale («la police des polices»), la drogue aurait été dérobée entre le 23 juillet et ce jeudi. L’affaire écorne l’image mythique du 36 Quai des Orfèvres, déjà ébranlé par des accusations de viol contre quatre de ses fonctionnaires en avril dernier. Claude Cancès est l’ancien directeur de la PJ parisienne. S’il reconnaît que les ripoux ont toujours existé, il estime que cette affaire «dépasse l’entendement».

Avez-vous déjà connu une telle disparition?

En trente-cinq ans, je n’ai jamais entendu quelque chose de la sorte. Une affaire comme ça, c’est une première dans l’histoire du 36. Les vols dans les locaux, ça peut arriver, mais il s’agit de téléphones portables, d’ordinateurs, ou de petits paquets de 2 ou 3 kg de drogue, par des voyous ou des flics d’ailleurs. Mais 50 kilos de cocaïne… Vous pensez bien, on ne met pas ça dans un simple tiroir fermé à clé. Très logiquement, les clés du coffre ne devaient pas être détenues par trop de personnes, et les codes pour y avoir accès connu de seulement quelques flics. Il n’y a qu’un petit noyau de «suspects» sur lesquels doit travailler l’IGPN en ce moment.

Les suspects sont donc des policiers?

Ca ne peut être qu’un flic, car pour avoir les clés, vous l’imaginez, il y a un processus à respecter. Dans les enquêtes de ce type, on évite de parler d’hypothèses. On part de faits, et on tire la pelote. Mais dans ce cas, j’ai du mal à croire à l’hypothèse d’un vol par un flic seul pour une revente. Sur le marché, ça représente une somme énorme [au moins trois millions d’euros]. L’auteur serait très vite identifié. L’autre hypothèse, plus probable, mais tout aussi condamnable, serait le résultat de rivalités internes pour foutre la pagaille au 36. Planquer la drogue pour porter préjudice au service, à un groupe, ou à la direction.

On imagine l’ambiance actuelle au sein de la PJ…

Je me mets à la place de la majorité des policiers du service. Les collègues doivent être furax, meurtris. Travailler sur le démantèlement de telles filières, c’est le métier le plus difficile au sein de la PJ. Le boulot le plus ingrat, le moins gratifiant. Une saisie de 50 kg de cocaïne est le fruit d’un travail de longue haleine, de plusieurs mois. Il est très difficile de remonter la piste des trafiquants. Toute une affaire balayée comme ça, d’un trait de plume, c’est terrible.

Cette affaire, ajoutée à celle du viol présumé d’une touriste canadienne, aurait été imaginable à votre époque?

Non. Les affaires de ripoux, on ne peut pas les empêcher. Ca a toujours existé. Il y avait à mon époque quelques ripoux, même si on ne les appelait pas comme ça. Des flics qui avaient des rapports un peu ambigus avec certains criminels, ou avec des prostitués. Qui glissaient une enveloppe par-ci ou par là pour couvrir un fait. Mais des affaires pareilles dépassent l’entendement. C’est vraiment surprenant, incompréhensible.

C’est l’image symbolique du 36 Quai des Orfèvres qui est touchée…

Je pense que ça écorne l’image sur le moment. Mais quand on fait un retour sur le passé, on peut être fier de notre bilan. Depuis l’affaire de la bande à Bonnot [début du XXe], jusqu’aux arrestations plus récentes de différents criminels en série. Le comportement éventuellement scandaleux d’un petit noyau de flics ne peut pas mettre en cause la totalité de ceux qui travaillent au 36. Le drame serait de rester dans l’expectative, et que les inspecteurs ne puissent pas identifier les auteurs et les déférer devant la justice.