Crime et réseaux sociaux: «Il existe une forme de vantardise malsaine sur Facebook»

INTERVIEW Quand les internautes publient des photos et vidéos des actes malveillants qu'ils ont eux-même commis...

Propos recueillis par

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Page d'accueil du réseau social Facebook
Page d'accueil du réseau social Facebook — Karen Bleier AFP

C’est un phénomène difficilement compréhensible. Certains internautes semblent prendre un malin plaisir à publier sur les réseaux sociaux des photos ou vidéos des infractions qu’ils commettent. Lundi, un habitant de l’Aisne a été interpellé par la police. L’homme aurait posté une photo de son bébé… après l’avoir frappé. C’est un proche qui aurait alerté les autorités après avoir découvert l’image «anormale» du nourrisson sur la page Facebook d’un de ses contacts.

>>Réseaux sociaux: vos publications peuvent servir de preuve

Le fait divers n’est pas un cas isolé. En février dernier, des mineurs sont arrêtés après avoir humilié un handicapé et posté la vidéo sur Internet. Le même mois, les internautes s’émeuvent du sort d’Oscar, le chaton violenté. Arnaud Mercier est chercheur sur les réseaux sociaux, et professeur en communication à l’université de Lorraine. S’il prévient que «la bêtise humaine est insondable», il décrypte pour 20 Minutes cette triste tendance 2.0.

Comment expliquer ce phénomène?

Même s’ils sont entrés dans les mœurs, les réseaux sociaux sont toujours dans une phase d’expérimentation, notamment en termes de conséquences sociales. On n’a pas encore tous beaucoup d’expériences vécues sur Internet. Il n’y a pas une vigilance systématique, on est encore dans une phase où l’on apprend par à-coups, en fonction des réactions générées.

De là à montrer des actes de violence…

Les réseaux sociaux sont fondés sur ce que les psychanalystes comme Lacan puis Tisseron appellent «l’extimité»: une volonté d’extérioriser une part de son intimité, de se l’approprier en la mettant en scène publiquement. Même si on sait qu’il s’agit d’une faute, on l’affiche, pour susciter le débat. Ces réseaux virtuels permettent de toucher beaucoup plus de gens que le réseau relationnel commun. Avant, les personnes en mal de reconnaissance sociale faisaient tout pour intéresser les médias. Avec les réseaux sociaux, ils sont eux-mêmes leur propre média.

Avec volonté de créer la polémique?

Il existe une forme de vantardise malsaine sur Facebook. Publier un méfait, cela permet d’acquérir un moment de visibilité, d’accéder à son quart d’heure de célébrité. Victor Hugo le disait très bien: «Etre contesté c’est être constaté». Tout est bon pour qu’on parle de vous. Quand vous n’avez aucune ressource pour acquérir la célébrité, vous êtes prêt à faire n’importe quoi, quitte à repousser les limites.

Les photos ou vidéos sont pourtant des preuves à charge contre ceux qui les publient…

Ce besoin de visibilité empêche parfois ces personnes de se rendre compte des conséquences judiciaires des éléments postés. On se souvient du tollé monumental créé par les vidéos du chaton maltraité. La peine de prison a été énorme [1 an de prison ferme]. Si ça avait été un fait divers étouffé, cela aurait été différent. Le fait de se vanter sur Facebook est une circonstance aggravante.

Il n’y a donc aucune limite?

Je pense que si. La sociologue américaine Danah Boyd, spécialiste de l’usage des réseaux sociaux par les adolescents, a montré qu’il existait des systèmes d’autorégulation. Je ne crois pas à un espace de liberté absolu. Prenons Facebook par exemple: des études montrent que les jeunes commencent à s’en détourner. Le site est devenu un réseau socialement contrôlé, notamment par les parents, de plus en plus présents sur le site. Les applications du type «Snapchat» deviennent plus transgressives, car il n’y a plus aucune trace de ce que vous publiez. Les photos et vidéos sont éphémères. On y voit des choses encore plus trashs et violentes.