Violences à Sarcelles: «Le conflit israélo-palestinien est une excuse pour casser»

REPORTAGE La communauté juive de Sarcelles est sous le choc au lendemain d'une manifestation pro-palestinienne qui a dégénéré en violences et en pillage...

Maud Pierron

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Devant l'épicerie casher vandalisée le dimanche 20 juillet à Sarcelles (Val d'Oise).
Devant l'épicerie casher vandalisée le dimanche 20 juillet à Sarcelles (Val d'Oise). — M. MEDINA / AFP

Huit fourgons de gendarmes arrivent en début d’après-midi ce lundi aux alentours du quartier juif de Sarcelles (Val d’Oise), où les CRS sont déjà présents à chaque coin de rue. La veille, une manifestation propalestinienne non-autorisée a dégénéré et plusieurs commerces ont été incendiés, avant que la synagogue ne soit menacée, mais finalement épargnée, en raison du déploiement des forces de l’ordre alors que de jeunes du quartier protégeaient le bâtiment.

>> Fallait-il interdire la manifestation? Lire notre décryptage

Dans la panique, certains ont même décidé dimanche de quitter la ville. Moshe, père de quatre enfants, est parti dans l’Essonne. Il raconte: «J’ai eu peur qu’ils débarquent chez moi, j’habite à côté du commissariat et il a failli être encerclé». Il n’a pas laissé ses filles en centre aéré ce lundi de peur qu’«ils reviennent», explique celui qui pense «être plus en sécurité en Israël qu’ici. Une mère de famille, qui habite dans une commune à proximité, à Saint-Brice, s’est «réfugiée» à Domont avec ses enfants après avoir reçu des messages alarmistes sur les réseaux sociaux. Des réactions qui peuvent paraître disproportionnées mais qui témoignent à quel point les nerfs de la communauté juive sont à vif.

«Le conflit israélo-palestinien est une excuse pour casser»

Aux terrasses des cafés et restaurants, le jour d’après, on ne parle que de ça. Des «pillages», de la «guérilla», de ceux qui sont venus «casser du juif». «Franchement, faire ça ici à Sarcelles, où il y a toutes les ethnies et communautés possibles qui vivent tranquillement… J’habite ici depuis quarante ans, je ne pensais pas qu’un jour on s’en prendrait à la synagogue, c’est un symbole», se lamente David.

Un choc, pour la communauté juive. «S’attaquer à un lieu de prière, à des commerces tenus par des juifs, crier mort aux juifs, c’est une rupture flagrante», explique David Harroch, qui tient la librairie hébraïque juste à côté du lieu de culte. «Il y a un mouvement ouvertement antisémite qui se crée, sous le prétexte antisioniste. Les gens ne se cachent plus», déplore-t-il.

Directrice du centre aéré abrité dans la synagogue, Lucienne Zerbib est aussi abasourdie. «Sarcelles est une ville où il fait bon vivre, où toutes les communautés vivent ensemble. Mais autant de barbarie, je ne comprends pas. Ceux qui font ça veulent détruire le bon climat», lâche-t-elle, assurant que les casseurs ne venaient majoritairement pas de Sarcelles mais des villes limitrophes. «Ils sont en train de créer des gangs sous le masque de la religion, mais le conflit israélo-palestinien est une excuse pour casser», assure-t-elle.

Les médias pointés du doigt

Derrière elle, un homme l’enjoint à ne pas parler aux journalistes, qui «attisent les haines» en ne rendant pas compte correctement du conflit israélo-palestinien. «Vous montrez toujours les enfants palestiniens tués, les ambulances, mais jamais la terreur en Israël, c’est biaisé», s’énerve-t-il sommant les journalistes à «aller à Gaza». «S’il y avait un traitement plus équitable du conflit au Proche-Orient, ils auraient moins d’arguments», appuie, plus mesurée, Lucienne Zerbib.

Dans la communauté juive de Sarcelles, on partage ce sentiment d’être une cible pour des jeunes «en manque de repères, chauffés à blanc par les images d’enfants tués à Gaza». «Ça leur donne envie de casser du juif. On sait que quand ça pète là-bas, ça devient chaud ici», résume attablé devant sa boucherie casher Dédé, une figure du quartier. Avec une conséquence: «Le quartier se vide». Il l’assure: «400 personnes ont fait leur Alya la semaine dernière. Et ce n’est pas fini car on a peur». François Pupponi, le maire PS de Sarcelles, a fait lundi la tournée de la communauté juive, pour «rassurer» et «prendre la température». Il décrit une communauté «traumatisée», par ce qu’il s’est passé dimanche où «en plein jour, à visage découvert et à 20 km de Paris, des hordes de sauvages, des jeunes complètement désinhibés, sont venus casser des juifs».

Vivre côte à côte plutôt qu’ensemble

Tous en conviennent, et ça ne date pas d’hier, Sarcelles n’est plus tout à fait ce melting-pot où des dizaines d’ethnies cohabitaient sans problème. «Les regards ont changé», convient Moshe. Dans l’épicerie orientale où il fait ses courses, il prend des nouvelles d’une connaissance. «On fait aller, répond la svelte quadragénaire. On ne peut hélas que constater la bêtise humaine». Musulmane – elle ne souhaite pas donner son nom car elle a peur que ses propos soient mal interprétés – cette médiatrice sociale regrette que «Sarcelles a beaucoup changé: avant toutes les communautés vivaient ensemble, un peu main dans la main, maintenant, on vit à côté, il y a plus de communautarisme».

Yaël, qui attend au commissariat pour déposer plainte pour le saccage du commerce de son père, a préféré quitter Sarcelles il y a deux ans. «La ville où je suis née, où j’ai grandi, où je me suis mariée et où mes enfants sont allés à l’école, justement pour assurer leur sécurité». Et d’ajouter, vindicative: «Ceux qui font ça ne sont qu’une infime minorité, des casseurs, des violents, des antisémites qui prennent le pas sur la communauté musulmane. Ils gâchent le vivre ensemble. Moi je travaille avec des musulmans, eux aussi ils sont choqués, ils me disent: "L’islam, c’est pas ça". Et oui, je sais que l’islam c’est pas ça mais il y a un antisémitisme latent en France».

Esplanade des Flanades, où plusieurs commerces ont été vandalisés, Estelle stationne devant la pharmacie brûlée, «choquée». «Ils ont été attaqués parce qu’ils sont juifs. J’ai énormément de peine, moi je suis chaldéenne, on est tous des frères. Ils y peuvent quoi à ce qu’il se passe là-bas à Gaza? Et la France n’a rien à voir avec ce qu’il se passe là-bas, alors pourquoi ils font ça?», interroge-t-elle.