Grève SNCF: «Désormais, toute gêne est perçue comme inadmissible»

INTERVIEW Notamment parce que les syndicats et le gouvernement développent le même discours que celui utilisé traditionnellement par la droite, explique Stéphane Sirot, qui enseigne l’histoire politique et sociale à l’Université de Cergy-Pontoise (95)…

Propos recueillis par Maud Pierron
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Des cheminots de la SNCF en grève manifestent à Lyon, le 11 juin 2014
Des cheminots de la SNCF en grève manifestent à Lyon, le 11 juin 2014 — Jeff Pachoud AFP

Alors que la SNCF en est à son 7ème jour de grève, Stéphane Sirot (auteur de 1884, des syndicats pour la République, ed. le Bord de l’eau) explique à 20 Minutes pourquoi presque «par principe», une grève est déconsidérée par les responsables politiques, et donc dans l’opinion.

Selon un sondage du Parisien, une immense majorité des Français ne soutiennent pas ce mouvement de grève, ça vous étonne?

Non, c’est même plutôt logique et ce pour plusieurs raisons. D’abord les raisons de la grève ne sont pas bien comprises par l’opinion. Ce sont des revendications assez complexes à comprendre par le grand public et mal relayées par les médias. Et les responsables gouvernementaux développent depuis le début tout un discours sur la gêne occasionnée, les usagers pris en otages: c’est une condamnation ferme et violente, pas une critique du contenu de la grève. C’est ce que l’opinion perçoit, d’où son rejet. Enfin, depuis des années, les conflits qui gênent les usagers sont de plus en plus impopulaires parmi les Français. Or, plus une grève est visible, et c’est souvent le cas dans les transports, plus elles sont délicates à gérer au niveau de l’opinion.

Pourquoi?

Depuis une vingtaine d’années, il y a un discours dominant de déconsidération du conflit au travail par principe au prétexte, ou à cause -selon le côté où l’on se place- de la gêne occasionnée. C’est paradoxal car on sait que les seuls conflits qui peuvent aboutir en termes de revendications sont ceux qui entraînent des conséquences pour les usagers. Désormais, toute gêne est perçue comme inadmissible. Nicolas Sarkozy l’a développé lorsqu’il a passé le texte sur le service minimum. C’est le discours classique bourgeois, de la droite, mais même certains syndicats comme la CFDT l’ont développé ces dernières années. C’est donc devenu un discours ancré dans l’opinion où chacun perçoit un conflit social par rapport à sa propre situation et la gêne éventuelle et non plus par rapport aux débats qu’il porte.

Comment expliquer que certains syndicats déconsidèrent des mouvements sociaux?

Depuis trente ans, les rapports sociaux se sont orientés vers un dialogue social qui évite le conflit ouvert et lui préfère les négociations à froid. Ceci dit, il y a un clivage entre les organisations syndicales et même parmi les celles qui privilégient le dialogue à froid, il y a un décalage avec leurs bases qui restent sur la forme traditionnelle de conflit ouvert;

Des responsables socialistes parlent des «jamais-contents» de la SNCF, d’«irresponsabilité», de «prise d’otages»… C’est le même discours que la droite?

Oui, cette similitude sémantique m’a beaucoup frappé. Certes il y a la dimension de l’exercice du pouvoir, où la gauche au pouvoir est interpellée sur un texte qu’elle porte et tente donc de déconsidérer les critiques. Mais ce n’est pas la première fois que la gauche au pouvoir fait face à des contestations et elle utilise cette fois un vocabulaire qui n’est traditionnellement pas le sien, celui de déconsidération d’un mouvement, qui se fonde sur la «prise d’otages». Cela montre que ce discours dépasse les alternances politiques et marque un glissement de discours des socialistes au pouvoir, qui se voulaient sociaux-démocrates au début du quinquennat. Et il y a une cohérence dans le paysage syndical, avec la forte condamnation de la grève par la CFDT. Il est rare qu’un leader syndical utilise des termes si forts [Laurent Berger a parlé de grève «inutile», de «mise en scène» et de «prise d’otages»].

Est-ce à dire que le gouvernement mène la même politique que la droite?

S’il y a le même vocabulaire, il n’y a pas la même méthode. Les trois dernières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy ont été marquées par un refus de la négociation et une brutalité dans les rapports sociaux. Aujourd’hui, le credo du gouvernement c’est le soin porté au dialogue social, avec la grande conférence sociale par exemple. Les relations ont globalement été apaisées et la discussion a pu renouer. Ceci étant, depuis les derniers mois, le dialogue social a du plomb dans l’aile, y compris du côté de la CFDT. Avec le pacte de responsabilités, il y a l’impression que le gouvernement privilégie le partenariat avec les entreprises par rapport à celui avec les syndicats.