«Oui, la ville a un sexe qui est masculin»

URBANISME Philosophe, urbaniste, responsable politique… Plusieurs spécialistes de l’aménagement livrent leur réaction à l’étude du CNRS intitulé «Une ville faite pour les garçons»….

Propos recueillis par Claire Planchard

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Zap' Ados Skatepark,  à Calais, conçu par Bang Architectes en 2011.
Zap' Ados Skatepark, à Calais, conçu par Bang Architectes en 2011. — View Pictures / Rex

Thierry Paquot philosophe de l’urbain (ISCC-CNRS), coauteur de Habiter, le propre de l’humain. Villes, territoires et philosophie (La Découverte, 2013) et de L’Esprit des villes (Infolio, 2014).

«Cette étude correspond à la réalité vécue par les enfants, situation très ancienne car dès l’origine des villes, seules les femmes de mauvaise vie circulaient dans la rue, les autres sortaient accompagnées. On aurait pu croire que dans la ville moderne les femmes, qui commençaient à travailler, accéderaient aux espaces publics, et bien non, ceux-ci demeuraient masculins. N’oubliez pas que très longtemps il n’y eut que des urinoirs et pas de toilette pour femmes! Cela commence dès l’enfance, on observe dans les aires de jeux plus de petits garçons que de petites filles. Après leurs premières règles les filles restent chez elles ou à proximité. Si, en France, les classes sont mixtes depuis une quarantaine d’années, les lieux urbains sont encore principalement occupés par les hommes. Le changement est long… Pourtant, à la fin des années 90, les pays de l’Europe du Nord et le Canada ont légiféré pour permettre aux femmes de sortir la nuit et aux petites filles de jouer sur les trottoirs en sécurité… Un tel constat est navrant, d’autant que bien des femmes l’ont intégré et ne revendiquent pas une ville accueillante et accessible, à tous et à chacune et chacun! Donc oui, la ville a un sexe, qui est masculin. Elle est dominatrice et violente pour les femmes.»

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports

«Le sujet de la place des femmes dans la ville est primordial. Le nouveau périmètre du ministère permet d’ailleurs d’agir très concrètement. Quelques exemples. Nous développons en ce moment les marches exploratoires. Elles sont conduites par des groupes de femmes résidant dans le quartier en lien avec les élus locaux. Cela permet de rendre les femmes actrices de leur propre sécurité en les aidant à se réapproprier l’espace public et c’est un outil majeur. Je lancerai d’ailleurs dans les prochaines semaines des marches sur 11 territoires en partenariat avec l’association France Médiation. Autre avancée concrète pour donner aux femmes toute leur place dans la vie locale, les conseils citoyens qui seront créés dans les 1300 nouveaux territoires prioritaires de la politique de la ville. Composés à parité entre les femmes et les hommes, et pour partie par tirage au sort, ces conseils citoyens construiront avec les pouvoirs publics toutes les actions importantes pour le mieux vivre ensemble dans nos quartiers. Je suis certaine que les femmes membres des futurs conseils citoyens apporteront ainsi l’expertise d’usage indispensable aux interventions sur l’espace public, les transports, les logements, tout ce qui fait un cadre de vie humain et agréable. Je porte aussi une attention au soutien de la pratique sportive des femmes, notamment des adolescentes, et c’est pourquoi nous allons renforcer l’ouverture et la mixité des équipements sportifs dans les quartiers. Enfin, le soutien à la vie associative, à l’engagement tel que je l’ai souhaité, permettra une meilleure implication des femmes dans la vie de la cité.»

Clémence Pajot, chargée de mission accompagnement des collectivités au Centre francilien de ressources pour l’égalité femmes-hommes Hubertine Auclert.

«Nous faisons le même constat de politiques publiques conçues par les hommes pour les hommes. Les élus en charge de l’urbanisme pensent souvent que par définition une politique est neutre et ne font donc pas d’étude d’impact sur les hommes et les femmes. Or une politique n’est jamais neutre. Et nous plaidons pour la mise en place d’un «gender budgetting» permettant d’évaluer qui en sont les bénéficiaires. Concernant les équipements sportifs, se contenter de dire que la pratique du foot ou du skate est libre n’est pas non plus recevable: on ne peut pas faire abstraction de l’injonction faite depuis toujours aux filles de rester à la maison et de celle faite aux garçons d’occuper l’espace public. S’il y avait une vraie volonté politique de favoriser la mixité de la pratique sportive, on s’interrogerait différemment sur les équipements à construire et à rénover: on se demanderait sûrement pourquoi on construit des “city stade “plutôt que des salles de gym, de danse ou des murs d’escalade. Et l’on encouragerait un usage mixte de ces équipements. Mais jusqu’à présent ce n’était pas la priorité des pouvoirs publics qui sont plus préoccupés par le moyen d’occuper les jeunes hommes turbulents pour éviter la délinquance. Quant à l’espace urbain en général, si les centres-villes sont parfois véritablement mixtes, dans certains quartiers plus éloignés on ne voit que des hommes. Il existe pourtant des moyens d’y remédier, comme des politique d’urbanisme visant à favoriser la mixité les usages d’un quartier grâce à des lieux multiples (écoles, commerces, restaurants, etc.), à ouvrir les commerces plus tard ou organiser des fêtes de voisinage pour créer de la vie dans des quartiers morts ou anxiogènes.»