Massacre d'Oradour-sur-Glane: «C’est un témoignage pour qu’on n’oublie pas ce drame»

INTERVIEW Mardi 10 juin, cela fait 70 ans qu'a été perpétré le massacre d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne). Robert Hébras, un rescapé, raconte son histoire dans un livre «Avant que ma voix ne s'éteigne» (Ed. Elytel)...

Basile Dekonink

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Robert Hébras, l'un des deux derniers rescapés du massacre d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), où 642 personnes ont été tuées par des unités SS le 10 juin 1944, a porté plainte après avoir reçu une lettre d'insultes anonyme.
Robert Hébras, l'un des deux derniers rescapés du massacre d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), où 642 personnes ont été tuées par des unités SS le 10 juin 1944, a porté plainte après avoir reçu une lettre d'insultes anonyme. — Jean-Pierre Muller afp.com

Robert Hébras avait 19 ans lorsque les Nazis ont attaqué Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) le 10 juin 1944. Rescapé, il a dû reconstruire sa vie. 70 ans plus tard, il raconte son histoire dans Avant que ma voix ne s’éteigne (Ed. Elytel), co-écrit avec le journaliste Laurent Borderie.

Cela vous a-t-il pris du temps pour raconter votre histoire? Est-ce que cela a été un long processus?

Cela a été un long processus. Cela a pris une grande partie de ma vie bien sûr, mais c’est le temps, c’est la famille, qui m’ont permis de tourner la page… J’ai eu une longue vie professionnelle, une famille, deux enfants, c’est un tout qu’il a fallu construire, après le drame que j’ai vécu à 19 ans.

>> Par là un article sur ces lieux traumatisés par la Seconde Guerre mondiale

C’est votre amitié avec Laurent Borderie qui vous a permis d’écrire ce livre?

Oui, c’est un journaliste et un ami, c’est lui qui a écrit le livre et c’est moi qui raconte mon histoire. Cela faisait longtemps qu’il me talonnait pour le faire. Je ne voulais pas, et puis je me suis dis, quand même à la fin de mes jours il était temps…

>> Diaporama: Oradour, village martyr

D’où le titre, Avant que ma voix ne s’éteigne

Voilà, c’est ça, le titre veut tout dire!

Et pourquoi ne vouliez-vous pas raconter cette histoire?

Pourquoi la raconter? Mais maintenant que je l’ai fait, je suis heureux que mon témoignage persiste après moi. Lorsque je ne serais plus là, il faudra que ce témoignage reste dans les mémoires. Ce témoignage, je l’ai fait parce qu’on me le demande dans les écoles aussi. Et à Oradour se trouve un centre de la mémoire, ou 300.000 visiteurs passent chaque année, dont 30 à 40.000 élèves de troisième qui viennent de France et même d’Allemagne!

>> Un autre témoignage sur le massacre d’Oradour-sur-Glane à retrouver ici

Y-a-t-il un message particulier que vous voulez faire passer à travers ce livre?

C’est un témoignage pour qu’on n’oublie pas ce drame, le drame d’Oradour-sur-Glane, et surtout les 642 victimes, les 450 femmes et enfants exécutés dans l’église, dont le plus jeune était un bébé d’une semaine et la plus âgée une grand-mère de 90 ans.

Et malgré ce drame, vous militez depuis longtemps pour l’amitié franco-allemande…

Oui, je milite depuis les années 80. Je pense que, même si ce n’est pas simple, il fallait que nos peuples se réconcilient. Les Allemands ont aussi vécu des drames et avaient besoin de cette réconciliation.

Vous a-t-il fallu pardonner avant de vous rapprocher de l’Allemagne?

Il n’y avait pas besoin de pardon. Ni de pardon ni d’oubli. Les générations suivantes ne sont pas responsables de ce qu’il s’est passé. Les descendants n’ont pas à payer l’addition de leurs aînés. Cela peut paraître drôle, mais maintenant j’ai des amis en Allemagne, j’ai des amis allemands! Je me considère comme un européen…

C’est très important pour vous, l’Union européenne?

L’Europe est très importante, parce que même si notre Europe n’est pas parfaite, il y a soixante-dix ans que nous sommes en paix. Et j’estime que c’est quelque chose de très important. Et un jour, elle sera parfaite!

Et justement, quel est votre sentiment sur les élections européennes?

Les élections européennes m’ont profondément déçu. Mais si je suis déçu, je ne suis pas surpris. J’espère que ces personnes qui ont voté l’ont fait pour donner un coup de semonce et non par idéologie. Par rejet et pas par conviction.

Et à propos de la mise en examen en début d’année de cet ancien SS qui a participé au massacre…

Oui, il y aura peut-être un procès mais ce n’est pas certain, je n’ai pas spécialement envie qu’il y ait un procès. Ce que j’aimerais, c’est que si ce garçon a ne serait-ce qu’un peu de sentiments, qu’il dise ce qu’il a vu, ce qu’il a fait ou ce qu’il n’as pas fait, et ce qu’il a entendu ce jour-là à Oradour.

>> A lire par ici notre article sur l’inculpation d’un octogénaire allemand

Doit-il être jugé selon vous?

Non, je ne suis pas pour le jugement, on ne va pas le condamner, il a mon âge! Et à l’époque, il avait 19 ans, comme moi.

Pouvez-vous raconter la manière dont vous avez survécu?

Les femmes et les enfants étaient enfermés dans l’église et les hommes étaient enfermés par groupe dans les granges. Je ne vous dirais pas comment j’ai fait, tout ce que je peux dire, c’est que ce sont les autres qui m’ont sauvé la vie. C’est tout.

Je me suis retrouvé sous les autres, sous leurs corps. Je me suis toujours demandé pourquoi mon meilleur ami qui est mort à côté de moi n’avait pas survécu et moi si. Je n’ai rien fait de particulier. J’étais blessé mais très superficiellement. Beaucoup de ceux qui l’étaient grièvement, malheureusement, sont morts brûlés vifs. Comme leurs jambes avaient été broyées, ils ne pouvaient plus se déplacer.

Et comment avez-vous vécu la fin de la guerre à partir de ce moment-là?

Avant le drame, j’étais un petit ouvrier mécanicien qui travaillait à Limoges. La guerre était relativement loin, à Oradour, comme dans beaucoup d’autres villages de France. Et lorsque les nazis sont arrivés, personne n’imaginait ce qui allait se produire. Il faut avoir en tête qu’à l’époque on n’avait pas les moyens de communication d’aujourd’hui. Les seules informations qu’on avait étaient celles du régime de Vichy. La veille avait eu lieu un massacre à Tulle, où quatre-vingt-dix-neuf hommes avaient été pendus et cent quarante autres déportés en Allemagne.

Si on avait su ce qu’il s’était passé à Tulle, à 5 kilomètres d’Oradour, les choses ne se seraient pas passées de la même façon. On se serait méfié. Après le massacre d’Oradour, nous les survivants, avons été recherché par la milice française, et je suis parti dans la résistance. C’est la résistance qui m’a permis d’échapper à la police de l’époque. A la fin de la guerre, j’ai repris mon métier de mécanicien. Et j’ai passé ma vie dans l’automobile, pendant cinquante ans. Avant le drame j’étais un adolescent insouciant et c’est à ce moment là que je suis devenu un homme. Dans le massacre, j’ai perdu ma mère et deux sœurs. Mais j’ai eu la chance que mon père, qui n’était pas là au moment des faits ait survécu. Je l’ai retrouvé le lendemain, chez une sœur aînée qui n’habitait plus chez nous.