Commémoration du Débarquement: La tardive reconnaissance des civils français tués en Normandie

HISTOIRE Le chiffre est peu connu: 20.000 civils sont morts durant la bataille de Normandie...

Enora Ollivier
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La ville de Caen après des bombardements alliés. Le 9 juillet 1944.
La ville de Caen après des bombardements alliés. Le 9 juillet 1944. — THE TIMES/SIPA

Ca a été l’objet du premier déplacement de François Hollande pour les célébrations du Débarquement, le 1er juin. A Trévières, ce village du Calvados détruit aux trois quarts le 6 juin 1944, le Président a honoré la mémoire de 20 victimes civiles, ces «hommes et femmes qui ont vécu l’horreur, l’enfer, et en même temps, qui avaient une joie, celle de contribuer à la délivrance de notre pays».

Le 6 juin, soixante-dix ans jour pour jour après le débarquement allié sur les plages normandes, le premier acte du chef de l’Etat sera à nouveau un hommage aux victimes civiles de la bataille de Normandie. Un geste fort alors que ces milliers de morts ont longtemps été ignorés de l’Histoire. «Il a fallu attendre le 50e anniversaire du Débarquement, en 1994, pour qu’une équipe de l’université de Caen mène une enquête, de manière scientifique, sur le sujet», raconte l’historien Claude Quétel, ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen et auteur du Débarquement pour les nuls (ed. First).

«Au Havre, 2.000 morts pour une utilité tactique égale à zéro»

Pourtant, la Normandie a été dévastée, et durablement. Des villages, des villes ont été quasiment rasés (Saint-Lo, Le Havre, Caen…), leur reconstruction a duré dix ans, quinze ans, et la population a compté ses morts. Les calculs des chercheurs font aujourd’hui état de 20.000 décès civils durant l’été 1944. Pour donner un ordre d’idée, 100.000 soldats, alliés et allemands confondus, ont trouvé la mort à la même période.

Ces Français sont «à 95% des victimes de bombardements aériens alliés», rappelle Claude Quétel, alors qu’il n’y a justement «rien de plus imprécis qu’un bombardement». L’historien convoque ainsi «l’exemple le plus épouvantable, celui du Havre», en septembre 1944: «2.000 morts, une ville détruite à 90% pour une utilité tactique égale à zéro.»

Le Havre après les bombardements. Septembre 1944 (photo OFF/AFP)

Les pertes humaines ont pourtant été anticipées par les alliés. Mais le président américain Roosevelt a tranché: ces considérations ne devaient pas compromettre la bataille, l’important étant de ralentir les Allemands. Et si les bombardements sont d’une efficacité très aléatoire, certains, sur les gares, se révèlent capitaux. Sans oublier un indéniable aspect psychologique qui fait que «les soldats renâclent à partir à l’assaut d’une ville qui est intacte», dit l’historien.

Le prix à payer

Mais pourquoi une si longue reconnaissance de ces disparitions? «Les gens qui ont vécu le Débarquement ne l’ont jamais remis en cause. Pour beaucoup, c’était le prix à payer», souligne Claude Quétel. Qui poursuit: «Quand les Britanniques entrent dans Le Havre complètement détruite, les survivants les applaudissent, les clochers encore debout sonnent. Il y a une immense joie de la population à se débarrasser de l’occupation allemande.»

La reconnaissance des morts civils va être possible avec l’apparition –tardive– des commémorations de grande ampleur. En 1984, François Mitterrand célèbre ainsi les quarante ans du Débarquement et «c’est ça qui commence à provoquer une mobilisation de la mémoire».