Henri Verdier: «L'Etat ne publie pas de données à caractère personnel en open data»

INTERVIEW A l’occasion de la première Conférence de Paris sur l’ouverture des données publiques, la voix de l’open data en France fait le point sur ce sujet novateur mais sensible…

Propos recueillis par Nicolas Beunaiche
— 
Henri Verdier, directeur de la mission Etalab, à l'Elysée, le 11 octobre 2013.
Henri Verdier, directeur de la mission Etalab, à l'Elysée, le 11 octobre 2013. — WITT/SIPA

Il est le pilote de l’open data en France. L’homme chargé d’ouvrir les tiroirs de l’administration aux citoyens pour rendre accessibles à tous les données publiques. Henri Verdier, 45 ans, est le directeur depuis un peu plus d’un an de la mission Etalab, au sein du Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, sous l’autorité du Premier ministre. A l’occasion de la première Conférence de Paris, qui s’ouvre ce jeudi et doit entériner l’adhésion de la France à l’Open Government Partnership, il revient pour 20 Minutes sur les innovations permises par l’open data et le débat sur la vie privée qui en découle.

L’open data est encore méconnu en France. Comment le définiriez-vous?

La philosophie de l’open data, c’est de dire: l’Etat n’est pas le seul à pouvoir utiliser les savoirs qu’il détient. Il a des ressources, il doit organiser leur accessibilité. Les citoyens sont très demandeurs d’une transparence des budgets de l’Etat ou de leur commune. Quand on publie des données sur la santé, l’environnement, les comptes des partis politiques ou la réserve parlementaire, ça les rassure. Et puis, derrière l’ouverture des données publiques, il y a la promesse que l’Etat lui-même apprendra à les utiliser pour faire des économies, pour améliorer les politiques publiques. C’est aussi des stratégies d’aide à l’innovation. Aujourd’hui, des centaines d’associations citoyennes et de start-up inventent des services innovants, par exemple sur smartphone. Tout le monde en utilise, sans savoir qu’il y a des données publiques dedans.

Deux classements placent la France assez loin derrière les pays anglo-saxons en matière d’open data. Est-elle vraiment à la pointe sur le sujet?

Le problème de ces classements, c’est que pour faire leurs comparaisons, ils choisissent une dizaine de jeux de données et comparent tous les pays sur cette grille unique. Mais l’open data, ce sont des dizaines de milliers d’informations. Par exemple, la France publie les chiffres de l’aide à la presse, ou les subventions de la politique agricole commune, ou la base de tous les médicaments. Ce n’est pas rien. Sauf que cela n’apparaît pas dans les comparaisons. Je crois que la France a sa propre histoire de transparence de la vie publique. Elle a par exemple construit le droit de requête des citoyens dès 1978, avec la loi Cada. Elle a créé son unité open data, Etalab, en 2011. La France est à l’égal des grands pays sur ces questions-là.

Quelles sont les résistances que vous rencontrez?

C’est plus une affaire de conduite du changement. Il y a 40 ans, la grandeur de l’administration, c’était la confidentialité. Et aujourd’hui, on lui demande de continuer à préserver la confidentialité de ce qu’elle sait sur les citoyens et les entreprises, mais d’entrer en même temps dans un monde transformé par le numérique, où il faut partager les savoirs. Evidemment, il y a des endroits où ça va plus vite que d’autres. Il y a des gens qui pensent que l’information, c’est le pouvoir. D’autres qui hésitent à publier des données dont ils savent qu’elles contiennent quelques erreurs, d’autres qui ont peur des mauvaises interprétations. Et puis il y a aussi parfois des craintes, légitimes, que certaines données puissent fonder indirectement des atteintes à la vie privée.

Comment concilier open data et vie privée justement? Le sénateur Gaëtan Gorce, qui vient de publier un rapport sur l’open data, mettait en garde l’an passé contre le risque de «fichage»…

L’ouverture des données de l’Etat et la protection des citoyens ne s’opposent pas tant que ça. Il suffit de regarder les pays peu démocratiques: l’Etat maintient l’opacité sur lui-même et surveille les citoyens. En France, la loi organise un équilibre. Il y a un devoir de l’administration de partager ses données sauf quand elles concernent la vie privée (ou d’autres secrets légaux), et il y a la Cnil qui veille au bon usage des données à caractère personnel. L’Etat ne publie pas de données à caractère personnel en open data. Parfois, il faut veiller à bien anonymiser les données en veillant au respect du secret statistique. L’idée que je partage avec le rapport du Sénat, c’est qu’il faudra organiser une gouvernance globale des données de l’Etat. La conception de systèmes d’information pensés pour l’ouverture débute à peine, en France comme dans les autres pays ou dans les entreprises.

Quelles retombées économiques l’open data peut-il avoir?

Les données publiées ont déjà permis l’invention de centaines de services géolocalisés améliorant les trajets de chacun, oeuvrant pour une plus grande autonomie des patients dans le système de santé, facilitant l’accès à la culture… Plus globalement, il commence à y avoir des études macroéconomiques qui montrent que l’ouverture des données publiques peut être un stimulant. Une étude récente, même si elle paraît un peu trop optimiste, dit qu’il y a un potentiel de création de valeur de 3.000 milliards de dollars dans le monde entier. Dans le domaine de la géographie ou de la météo, des études de cas sérieuses ont montré que les Etats-Unis avaient créé plus de richesses en ouvrant les données qu’en les exploitant eux-mêmes. C’est aussi l’un des buts de l’open data.