Projet de tuerie de deux collégiennes: «Il y a entraînement mutuel»

FAITS DIVERS Hélène Romano, pédopsychiatre, décrypte l’affaire survenue dans l’Aude, où deux collégiennes projetaient d’assassiner la famille de l’une d’elles…

Nicolas Beunaiche

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Capture d'écran de la ville de Narbonne
Capture d'écran de la ville de Narbonne — Capture d'écran de la ville de Narbonne

Un «dossier hors norme» et inédit pour le procureur. L’affaire de Narbonne (Aude), dans laquelle deux collégiennes de 5e et 6e sont suspectées d’avoir projeté d’assassiner les parents et le demi-frère de l’une d’elles, a de quoi intriguer. Comment deux adolescentes de 13 ans ont-elles pu décider de passer à l’acte et de s’en prendre à un petit garçon, dans un premier temps? Hélène Romano, pédopsychiatre, livre son éclairage à 20 Minutes.

Cette affaire vous surprend-elle?

Oui. A l’adolescence, il peut arriver que les enfants en souffrance dans les liens avec leurs parents aient des envies de changer de famille. C’est ce qu’on appelle le roman familial. Ils veulent supprimer leur famille de façon fantasmatique. Ce sont des choses qui arrivent, qui sont propres à la dynamique adolescente. L’adolescence, c’est une période où les enfants ont besoin de se séparer de leurs parents, de s’individuer par rapport à eux. C’est un processus parfois douloureux, compliqué. Mais le passage à l’acte, lui, reste exceptionnel heureusement.

Avez-vous déjà entendu parler d’une affaire de tentative d’assassinat à un âge aussi précoce?

Non, du moins pas en France. Aux Etats-Unis, oui, il y a eu des choses pas très claires. En France, on a connu des tueries familiales avec des ados de 16 ans, comme l’affaire Andy en Corse par exemple. Mais au-delà de l’âge des protagonistes, ce qui est différent dans cette histoire, c’est qu’il y a vraisemblablement une dynamique entre les deux élèves. On verra durant l’expertise quelle ado a manipulé l’autre.

Vous pensez qu’il y a eu manipulation?

Pas forcément consciente. Mais il y a eu une dynamique probable qui s’est créée entre les deux, comme on voit parfois des ados qui se suicident en même temps en s’encourageant l’un et l’autre. A Narbonne, le délire de l’une a dû venir enrichir le délire de l’autre. Si l’une et l’autre étaient restées seules, il n’y aurait peut-être jamais eu de passage à l’acte. Il y a quelque chose qui ressemble aux tentatives de suicide. Les ados qui en réchappent disent: «Seul, je ne l’aurais jamais fait.» Il y a entraînement mutuel.

Y a-t-il quelque chose de pathologique dans tout ça?

Il y a probablement des failles. Pour se construire, un enfant a besoin d’avoir intégré des interdits, des choses qui se font ou non. Et s’ils ne sont pas intégrés, tous les passages à l’acte sont possibles. Il y a des failles dans la personnalité de ces deux jeunes filles. Le passage à l’acte s’explique par le fait qu’elles n’avaient pas suffisamment assimilé les interdits.

Devant les enquêteurs, les jeunes filles n’ont pas semblé avoir conscience de la gravité de leurs actes…

Pour passer à l’acte, il faut que l’altérité, la reconnaissance de l’autre soient complètement annihilées. Les deux jeunes filles n’ont pas pu reconnaître le petit frère qu’elles ont blessé comme un sujet. Quand on ne reconnaît pas l’autre, on ne se rend pas compte de la gravité des faits. C’est ce qui me fait dire qu’il y a des failles.

Sans présumer de la suite de l’enquête, les deux collégiennes peuvent-elles avoir plus tard une vie «normale»?

Qu’est-ce qu’une une vie normale? Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir un travail thérapeutique pour arriver à comprendre. Il faut arriver à une prise en charge qui leur permette de comprendre pourquoi elles ont agi. Il va falloir traduire, comprendre, décrypter, pour qu’elles puissent continuer à vivre. Elles doivent reconnaître la gravité de leurs actes. Si ce n’est pas le cas, ce sera très compliqué.