Enquête «Génération quoi?» : Pourquoi la colère des jeunes ne donne pas lieu à une révolte

Faustine Vincent
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France Télévisions a filmé quelques jeunes pendant leurs réponses au questionnaire de generation-quoi.france2.fr/
France Télévisions a filmé quelques jeunes pendant leurs réponses au questionnaire de generation-quoi.france2.fr/ — PROD France 2

Génération «perdue», «désabusée», sentiment d’être «abandonné par la société»… Les 215.000 participants de l’enquête «Génération quoi?» de France Télévisions menée auprès des 18-34 ans livrent un portrait particulièrement sombre de leur génération. Majoritairement optimistes sur leur avenir individuel (à 60%), ils sont pourtant 47% à penser que leur vie sera pire que celle de leurs parents. A la question «demain ou dans les prochains mois, participerais-tu à un mouvement de grande ampleur ?», ils sont même 61% à avoir répondu oui malgré la diversité de leurs situations (intérim, chômeur, CDD, stage, étudiant et CDI).

«Ce résultat sur le potentiel de révolte m’a surpris, confie Camille Peugny, sociologue à l’Université Paris 8, qui a analysé les résultats avec Cécile Van de Velde, sociologue à l’EHEES. «Même si répondre "oui" à ce type de question ne coûte pas cher, cela montre une vraie colère. Les jeunes ont le sentiment de piétiner au seuil de la société, et que les deux principales voies de mobilité sociale - l’école et le travail - ne récompensent pas leurs efforts. Le couvercle de la cocotte-minute commence à se soulever. Il suffit d’un déclencheur». Jusqu’à présent, cette exaspération ne s’est pourtant jamais traduite par un mouvement d’ampleur. Comment l’expliquer?

Imprévisibilité

D’abord par la grande imprévisibilité de tels mouvements. A la veille de Mai 68, personne n’imaginait que cela aurait lieu. «Pour que la mayonnaise prenne, il faut une conjonction de plusieurs éléments que personne ne maîtrise», explique Albert Ogien, enseignant à l'EHESS.

La France reste également un pays «qui garantit des droits, une protection sociale et un soutien à la jeunesse, ce qui n’est pas forcément le cas dans le reste de l’Europe», souligne Anne Muxel, sociologue au CNRS. L’échec du mouvement français des «Indignés» en 2011, qui avait rassemblé une poignée de jeunes à la Défense (Hauts-de-Seine) contre plusieurs centaines de milliers en Espagne, en Grèce et aux Etats-Unis («Occupy Wall Street»), avait ainsi montré que, même désemparée et révoltée face à la crise, les jeunes français cherchaient des réponses ailleurs. Leur situation est aussi moins dramatique que celle de leurs voisins espagnols et grecs, où le taux de chômage des moins de 25 ans a atteint respectivement 56,5% et 58% en 2013, contre 24,5% dans l’Hexagone.

Profils hétérogènes

Lors du mouvement des Indignés, la perspective de l’élection présidentielle avait aussi eu un fort impact. «Le vote était perçu comme le moyen de dire son insatisfaction, plutôt que par un mouvement, explique Camille Peugny. Par ailleurs, la figure de Nicolas Sarkozy cristallisait les mécontentements». La colère se concentrait alors sur un visage connu et identifié. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, rendant encore plus difficile toute mobilisation. 90% des jeunes interrogés considèrent que la finance dirige le monde. Mais comment se révolter face à des «adversaires» aussi abstraits que la finance ou la mondialisation?

L’absence d’un mouvement d’ampleur s’explique enfin par l’hétérogénéité des profils. Malgré un ressenti similaire, un gouffre sépare les diplômés des non-diplômés. Les premiers ont été peu affectés par la crise, comme le constate une étude du Centre d’etudes et de recherches sur les qualifications (Cereq) parue en 2013, contrairement aux non-diplômés. «Il y a un maelström de situations, d’où la difficulté à installer un mouvement, car le mécontentement n’est pas du même ordre», avance Camille Peugny.

La naissance d’une révolte étant «imprévisible», nul n’écarte cependant cette possibilité dans les mois à venir.