Procès Rwanda en France: Un accusé modelé par la haine et les deuils

JUSTICE Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France en lien avec le génocide de 1994

avec AFP

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Photo de Pascal Simbikangwa illustrant sa fiche Interpol.
Photo de Pascal Simbikangwa illustrant sa fiche Interpol. — HO / INTERPOL / AFP

Personnalité construite sur le «déni» et élevée dans la haine du Tutsi, Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France en lien avec le génocide de 1994, pouvait ainsi être conduit à y participer «sans plus de préoccupations», selon des psychiatres. «Toute sa vie, sa culture politique, le poussaient à une banalisation de la violence et de la haine des Tutsi. Il a grandi dans ça, c'est tout à fait normal», décrypte Bertrand Phesans vendredi devant la cour d'assises de Paris.

Et d'évoquer Hannah Arendt et la «banalité du mal» que la philosophe avait vue, de façon très controversée, au procès d'Adolf Eichmann. «On peut rencontrer le mal dans quelqu'un de très banal. Du coup avec M. Simbikangwa on pourrait être un peu dans le même schéma. Tous les éléments sont là pour que ça le pousse à participer à ce génocide sans plus de préoccupations».

Double deuil

«Il est né au moment où tout change au Rwanda», explicite un autre expert, Franck Prosper, en référence à la «révolution sociale» hutu de 1959 qui mit à bas l'ordre hiérarchique de la période coloniale belge, quand la minorité tutsi était dominante et la majorité hutu exclue de toute charge importante. Pour lui le capitaine Simbikangwa qui «a des positions idéologiques, une connaissance de l'histoire», n'avait «strictement aucune naïveté sur ce qui se passait, et s'il a participé (au génocide) ce serait en toute connaissance de cause».

Un troisième expert, Françoise Sironi-Guilbaud, décrit un homme habité par «la passion politique, véhément et impulsif», qui fonctionne «dans un binarisme eux/nous et tout ou rien». Un homme au «fonctionnement psychique organisé autour du déni depuis le plus jeune âge».

Un concept qui hérisse la défense, dont le client nie avec vigueur tous les faits qui lui sont reprochés et la moindre participation ou aide aux massacres.

Alors l'experte précise: déni non pas des accusations, mais plutôt d'un double deuil. Un «deuil traumatique» initial, quand la petite soeur de l'accusé est morte de la malaria dans ses bras alors qu'elle avait six ans et lui neuf. Et le deuil de sa vie militaire lorsque, jeune et brillant officier de la garde présidentielle, il est fauché à 28 ans par un accident de la route qui le laissera paraplégique, cloué dans un fauteuil roulant.

«C'était mon père de famille»

Mais la défense n'est toujours pas convaincue, et Me Fabrice Epstein reproche à l'experte de citer dans son rapport «Eichmann, Barbie, Saddam Hussein. Comment pouvez-vous faire de tels amalgames? C'est un peu difficile de croire à votre objectivité».

Les trois experts se rejoignent en tout cas sur un point. L'amour de l'accusé pour Juvénal Habyarimana, le président hutu dont l'assassinat le 6 avril 1994 fut l'événement déclencheur des massacres. Un président érigé au rang de père de substitution et dont «il a vécu la mort comme un choc, comme une sidération», selon Mme Sironi-Guilbaud. «Il a suivi la position du président, vécu comme un homme idéal, un idéal d'autorité. Il est dans un mouvement de faire ce qu'on lui demande», complète M. Phesans. Car pour lui, la «dévalorisation de l'image de soi» que constitue son handicap est «un puissant motif d'essayer de s'attacher à la mouvance de la présidence. Sans la présidence, M. Simbikangwa n'est rien».

Habyarimana, un père idéal?, demande le président Olivier Leurent à l'accusé. «C'était mon parent, c'était mon père de famille. A sa mort j'ai eu peur de la suite».

Quelque 800.000 personnes, principalement des Tutsi, ont été tuées en 100 jours entre avril et juillet 1994. Pascal Simbikangwa encourt la perpétuité pour «complicité de génocide».