Affaire Adem Uzun: Les services anti-terroristes ont-ils poussé au crime le dirigeant kurde?

William Molinié

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Capture d'écran d'Adem Uzun, un dirigeant du PKK en Europe, interpellé samedi 6 octobre 2012 à Paris
Capture d'écran d'Adem Uzun, un dirigeant du PKK en Europe, interpellé samedi 6 octobre 2012 à Paris — DR

Ce devait être historique. Pour la première fois, la police française avait pu judiciariser un dossier dans lequel elle disait établir «des liens entre la branche politique du Parti des travailleurs kurdes (PKK) et sa faction logistique armée en Irak». Quinze mois après l’arrestation d’Adem Uzun, membre du Congrès national du Kurdistan, le dossier semble se dégonfler. Sur fond de coups tordus et de barbouzeries dignes d'un scénario de polar transfrontalier.

La défense d'Adem Uzun assure être en mesure de prouver que les services anti-terroristes français lui ont tendu un piège. Son avocat, Me Antoine Comte, va plaider ce jeudi devant la chambre de l’instruction de la cour d'appel de Paris une requête en annulation pour «preuves obtenues illégalement».

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Le 6 octobre 2012, Adem Uzun était arrêté dans une brasserie à côté de la gare Montparnasse, révélait à l’époque 20 Minutes. Présenté par les services de police comme un «haut dirigeant du PKK» -organisation classée comme terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis-, il était soupçonné d’avoir négocié l’achat de missiles Milan pour un contrat qui se serait monté à «1,2 million» d’euros, précisait une source judiciaire. Pour «révéler» cette affaire, sur la base d’un «renseignement turc», la Sous-direction anti-terroriste (Sdat) avait envoyé un de ses agents infiltrer l’entourage du politique. L’agent en question, un certain «Monsieur Antoine», se présentait alors comme un vendeur d’armes chargé d’approcher le clan Uzun.

Adem Uzun libéré

Au cours de son enquête, l’agent a enregistré sur son téléphone les conversations qu’il a eues avec des proches d’Adem Uzun et lui-même, le jour de son arrestation à Montparnasse. Une entrevue qui aurait duré moins de dix minutes. «Des morceaux sont inaudibles. Les bandes sont brouillées», regrette Me Comte, qui estime que «la Sdat a tendu un piège» à son client. Selon lui, à aucun moment le dirigeant kurde n’a su que les discussions portaient sur un contrat d’armes. «Il n’était pas au courant. Il venait à Paris pour une réunion politique.»

Ses soupçons sont renforcés avec l’apparition dans le dossier du nom de l’intermédiaire qui aurait mis en relation l’agent infiltré et les proches d’Uzun. Un homme bien connu des policiers que certains d’entre eux qualifient d’escroc aux renseignements. D’autres, dit-on, l’utilisent comme «indic». Ce sulfureux personnage, proche des anciens réseaux de Kadhafi, apparaît déjà dans des affaires d’escroquerie, de financement de coup d’Etat aux Comores ou même dans un trafic de lingots d’or libyens vendus en France. Pour la défense d’Adem Uzun, l’apparition dans la procédure d’un tel personnage est une aubaine. «La question de la régularité des preuves est soulevée», lâche Antoine Comte.

«Il y a des couacs»

A demi-mot, un policier des services de renseignement reconnaît auprès de 20 Minutes des faiblesses dans le dossier. «Il y a des couacs. C’est dommage car au départ, on était vraiment sur quelque chose, confie-t-il. Mais de là à penser que la Sdat a été utilisée pour tendre un piège…». Cette dernière est régulièrement sous le feu des critiques des militants kurdes, qui l’accusent de faire le jeu des autorités turques.

A l’été 2013, le nouveau juge d’instruction en charge de l’enquête a libéré Adem Uzun, qui reste mis en examen pour trafic d’armes et sous contrôle judiciaire. L’homme poursuit son lobbying auprès des dirigeants européens en se rendant régulièrement à Bruxelles, où il bénéficie d’une carte d’accès permanente au Parlement européen. Le mois dernier, il y a été aperçu au cours d’un séminaire. Ainsi qu’à un rendez-vous avec un ancien Premier ministre danois. Preuve qu’il est encore perçu comme un interlocuteur crédible et qu’il dispose d’un réseau solide.

Même si le clan Uzun est placide, le leader, lui, ne se fait pas trop d’illusions. «Il sait que tout ne se joue pas dans les tribunaux. S’il reste serein sur les arguments judiciaires, il l’est beaucoup moins sur l’issue en raison des tenants politiques de ce dossier», assure une ancienne collaboratrice qu’il a vue au mois de décembre 2013. «Est-ce que démonter juridiquement un dossier pièces par pièces sera suffisant? L’affaire est très politique», s'est inquiété Adem Uzun, le mois dernier, selon des propos rapportés à 20 Minutes par un proche.