Inondation à la BNF: La direction minimise-t-elle les dégâts?

Oihana Gabriel

— 

Des dizaines de milliers de livres sèchent grâce à des buvards et des ventilateurs dans des salles au sous-sol de la BNF.
Des dizaines de milliers de livres sèchent grâce à des buvards et des ventilateurs dans des salles au sous-sol de la BNF. — CHAUVEAU NICOLAS/SIPA

Un drame historique pour beaucoup de ceux qui ont vécu l’inondation de près. Selon certains témoins directs interrogés par 20 Minutes, la direction de la BNF sous-évalue les dégâts de l'importante inondation qui a eu lieu dimanche soir. Selon un employé à pied d’œuvre depuis le drame: «Lundi, les magasins ressemblaient à des ruches… Et de l'eau coulait encore, imbibant la moquette des salles.»

Le gymnase réquisitionné pour les livres et les ventilateurs

Les équipes vident le magasin depuis dimanche soir, en les répartissant en fonction de leur taux d’humidité. Elles glissent du buvard ou du papier absorbant entre les pages, devant des ventilateurs le long des tables. Des extracteurs d’humidité ont également été installés sur le sol dans les magasins touchés. Les plus abîmés ont été congelés en urgence.

«Une salle a été dévolue au plan d’urgence, mais elle est trop petite pour l’ampleur de la catastrophe, explique l'employé. Le gymnase et la salle de l’association du personnel ont été réquisitionnés pour les livres qui arrivent par caisses. Dès lundi, des bâches ont été installées, l’eau coulait encore par l’escalier de secours. La procédure d’urgence paraît dérisoire, mais c’est la seule chose qui puisse être mise en place», précise-t-il.

Entre 35.000 et 40.000 ouvrages abîmés

Pour beaucoup, la direction manque d’honnêteté sur l’ampleur des dégâts. «Contrairement à ce que dit la direction, il n’y a pas de double, c’est très grave, alerte Jean-François Besançon, syndicaliste à la Fédération syndicale unitaire (FSU) Section de la Bibliothèque nationale de France. Conserver le patrimoine national est une des premières missions de la BNF. Il est normal d’expliquer à la nation que son bien est abîmé. Des ouvrages du 16e siècle au 19e siècle ont été grièvement endommagés, des livres magnifiques, des couvertures en cuir, des collections royales...»

«Personne ne peut donner un chiffre précis à ce stade»

Selon plusieurs sources, la direction minimise aussi le nombre des ouvrages endommagés. «Quand on est arrivé, des centaines de milliers de livres baignaient dans l’eau, raconte un conservateur. Hier soir, on a sorti un kilomètre de livres abîmés. De 35.000 à 40.000 volumes sont touchés.»

La directrice, Jacqueline Sanson, contactée par 20 Minutes confirme la première estimation: «Nous considérons que le nombre de livres abîmés est de l’ordre de 10.000 à 12.000. Un chiffre qui peut être réévalué à la hausse comme à la baisse. Mais personne ne peut donner un chiffre précis à ce stade.»

Et le drame laissera des traces même si la direction se veut rassurante: «Les livres vont être majoritairement sauvés. Il est possible que sur la totalité, une petite partie soit remplacée. Mais ça porterait sur des livres récents.» Les équipes, elles, sont plus inquiètes. Certains livres entièrement trempés en papier glacé resteront collés, d’autres garderont des traces d’humidité, une couverture gondolée...

«On espère qu’une bonne partie va rejoindre les magasins d’ici quelques jours, pour les plus abîmés ça sera plus long», précise le directrice. Très long même, selon un autre employé. «Les lecteurs ne pourront pas consulter les collections endommagées pendant plus de six mois. En plus de devoir sécher les pages, il va y avoir un gros travail sur le mobilier, car les circuits électriques ont sauté avec l’inondation. Et d’archivage avec des dizaines de milliers de volumes mélangés à remettre dans l’ordre.»

La question de l’entretien

Selon certains observateurs, le drame était prévisible. «Il y a des inondations récurrentes, reprend Jean-François Besançon. En 2004, il y a eu une inondation dans une autre tour, c’était en Philosophie-Histoire-Sciences de l’art. La FSU avait alors demandé à l’administration de faire un état des lieux pour voir dans quel état étaient les canalisations. L’administration a reconnu que des couronnes devaient être remplacées. Elles ne l’ont pas été.»

Une négligence contestée par la directrice générale. «Si la catastrophe pouvait être prévue, on aurait fait ce qu’il fallait, reprend Jacqueline Sanson. Il faut tirer les conséquences de cet incident majeur. On fait une enquête technique sur ces causes. Nous avons déjà lancé des travaux concernant les canalisations depuis 2004, qui seront poursuivis de manière à éliminer ce type de risque.»