DURAND FLORENCE/SIPA

Société

Harcèlement scolaire: Pourquoi les équipes pédagogiques ont tant de mal à réagir?

ÉDUCATION – Les violences à l’école ont longtemps été minimisées par les équipes enseignantes, mais une prise de conscience collective est en train de s’opérer…

«J’attendais une main tendue.» Dans De la rage dans mon cartable*, qui sort ce mercredi en librairie, Noémya Grohan raconte le harcèlement qu’elle a subi pendant quatre ans au collège dans l’indifférence du monde enseignant. «Il n’y a jamais eu aucune intervention d’un quelconque surveillant, d’un quelconque professionnel», raconte-t-elle. «Les professeurs voyaient ce que je subissais, mais ils n’ont jamais rien fait pour moi. Par leur silence, ils encourageaient les autres à continuer en toute impunité leur mise à mort.»

Des mots durs qui témoignent du sentiment d’abandon souvent éprouvé par les victimes de harcèlement. «Pendant très longtemps, l’institution n’a pas réagi. Le harcèlement scolaire était dénié. On considérait que la violence était sociale. Or, les cas de violences scolaires concernent tous les établissements, même ceux qui paraissent les plus tranquilles», explique Jean-Pierre Bellon, coauteur de l’ouvrage  Harcèlement et cyberharcèlement à l'école**, qui sera publié ce mercredi. Une analyse que partage Eric Debarbieux, délégué ministériel en charge de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire: «Il y a trois ans, personne ne parlait de harcèlement scolaire en France. Il a fallu que la première enquête de victimisation paraisse en 2011 pour que l’institution prenne conscience de l’ampleur du phénomène

L’ampleur du phénomène longtemps nié

L’absence de réaction des adultes par rapport à ce fléau a été constatée dans plusieurs pays, selon lui «car les équipes pédagogiques peuvent être témoins d’une brimade vécue par un élève, mais sont incapables de constater la continuité des agressions qu’il subit. De plus, le harcèlement passif, c'est-à-dire le fait qu’un enfant soit mis à l’écart, est difficilement perceptible.» N’étant pas toujours témoins des agressions, les équipes pédagogiques ont eu tendance à minimiser le sujet, comme le souligne Jean-Pierre Bellon: «Les seuls qui constatent vraiment les agressions répétées envers un jeune, sont les élèves eux mêmes. Or, lorsque les adultes ne réagissent pas, l’élève harcelé finit par penser que c’est un peu de sa faute.»

Par ailleurs, lorsque les équipes pédagogiques réagissent, elles n’assurent pas forcément le suivi des victimes, comme le raconte Noémya Grohan à 20 Minutes: «Je n’ai été convoquée qu’une fois dans le bureau du conseiller principal d’éducation à propos de mes absences injustifiées. Je lui ai raconté mon histoire, il a convoqué deux filles qui me harcelaient, mais il n’a pas suivi mon dossier donc les brimades ont recommencé deux mois plus tard». Un traitement à court terme du problème que reconnaît Eric Debarbieux: «Les adultes estiment que s’ils ont réglé une fois un cas de harcèlement, l’histoire ne se répétera pas, ce qui loin d’être évident», souligne-t-il.

Des référents «harcèlement» dans chaque académie

Mais les raisons d’être optimistes sont nombreuses selon lui, car l’Education nationale s’est récemment saisi de ce fléau. La loi de refondation de l’école oblige désormais les établissements à prendre en compte les problèmes de harcèlement scolaire. Et des référents «harcèlement» vont être bientôt mis en place dans chaque académie. «Ces derniers seront les interlocuteurs des victimes, iront dans les établissements et formeront les personnels. Ils mettront aussi en commun leurs expériences, ce qui fera avancer le débat», prévoit Eric Debarbieux. Des initiatives intéressantes, mais qui doivent être relayées sur le terrain, selon Jean-Pierre Bellon. «Il faut que la question du harcèlement soit traitée en équipe dans les établissements. Il faut organiser des réunions régulières sur le sujet, où les élèves soient conviés. Il est également nécessaire d’organiser des sessions de sensibilisation dans toutes les classes pour que les élèves soient les relais de cette lutte sur le terrain», insiste-t-il.

*De la rage dans mon cartable de Noémya Grohan, Hachette témoignages, 11,90 €.

**Harcèlement et cyberharcèlement à l'école, de Jean-Pierre Bellon & Bertrand Gardette, chez ESF éditeur 23,35 €.