Comment Paris plaque l’histoire sur ses murs

Mathieu Gruel
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La plaque commémorative en souvenir de la répression sanglante du 17 octobre 1961 au Pont Saint Michel, à Paris (6e) le 17 octobre 2011
La plaque commémorative en souvenir de la répression sanglante du 17 octobre 1961 au Pont Saint Michel, à Paris (6e) le 17 octobre 2011 — DURAND FLORENCE/SIPA

Paris aussi a ses fantômes. Mais ceux qui hantent la capitale s’affichent sur ses façades. Sous forme de plaques commémoratives. Lors du prochain Conseil de la ville, les 16, 17 et 18 décembre, la Mairie s’apprête d’ailleurs à en voter l’installation d’une nouvelle, à la mémoire de Bruno Lenoir et Jean Diot, les deux derniers condamnés à mort en France pour motif d’homosexualité.

Elle viendra s’ajouter aux quelque 2.000 autres plaques, qui raccrochent déjà la mémoire collective aux murs de la ville. Parmi celles-ci, 1.300 sont «culturelles», permettant de saluer la naissance d'un artiste, la mort d'un politicien ou le lieu d'une découverte. Quelque 700 autres sont consacrées aux résistants, déportés ou grandes figures de la Seconde Guerre mondiale.

Les femmes sous-représentées

Et elles sont inégalement réparties entre les arrondissements, fait remarquer Alain Dautriat, auteur du livre Sur les murs de Paris. Ainsi, les 6e, 7e et 8e arrondissements, pourtant moins peuplés, en concentreraient le plus grand nombre. «En 1999, il y en avait 200 dans le 6e et seulement quatre pour tout le 19e, qui compte pourtant 200.000 habitants», constate-t-il.

Plus étonnant, la littérature serait plus représentée dans le 6e, alors que les militaires seraient à l’honneur dans le 7e, quand le 18e ferait la part belle aux représentants des arts plastiques, note l’auteur. Une façon de rappeler aux passants, pour peu qu'ils lèvent les yeux de leur smartphone, qu'à Paris, l'histoire s'écrit à tous les coins de rues et raconte, d’un quartier à l’autres, les différentes périodes de la ville.

Du côté de la Mairie, on se félicite d'ailleurs du «caractère historique très riche de la ville» et «de cette politique de valorisation de la mémoire». Seul bémol, «les femmes sont largement sous-représentées», remarque Alain Dautriat.

La Ville à la manoeuvre

Quant à leur apparition sur les façades, elle n’est pas due au hasard. Deux cheminements sont possibles. L'un passe par les comités, associations ou entreprises, qui peuvent en faire la demande au préfet, et financer ensuite l'installation à leur frais.

Mais la plupart des appositions sont faites par la Ville de Paris. Pour cela, il faut qu'il y ait d'abord une initiative qui provienne soit de n'importe quel citoyen, soit directement du Maire ou d'un élu, précise-t-on à la Mairie. C'est d'ailleurs le cas de la future plaque à la mémoire de Bruno Lenoir et Jean Diot.

Le dossier est ensuite instruit par la direction des affaires culturelles, puis le Comité histoire de la ville de Paris y apporte sa caution scientifique, avant de travailler ensuite à l'élaboration du texte et de valider le lieu d’implantation.

Certaines disparaissent

Ce qui peut d'ailleurs occasionner quelques blocages. De la part des copropriétés notamment, dont l'accord est nécessaire pour pouvoir installer la plaque sur le mur de l'immeuble. Une fois l’accord trouvé, le dossier est soumis au vote au Conseil de Paris. Ultime étape avant que le sculpteur ne se mette en action et que l'inauguration puisse être célébrée.

Une fois accrochées, ces plaques le sont pour un bon moment. «Bien sûr, si certaines sont abîmées, elles peuvent être remplacées», explique-t-on à la Mairie, qui se charge de l'entretien de plus de 1.300 plaques commémoratives.

Et puis, il arrive que certaines disparaissent, «volées par des collectionneurs, ou des jaloux», précise Alain Dautriat. Mais dans le cas d’un héros d'hier qu’une découverte récente aurait transformé en personnage infréquentable, sa plaque pourrait alors être retirée. Heureusement, «c'est extrêmement rare», indique-t-on à la Mairie.

Quelques plaques commémoratives marquantes

Les événements du 17 octobre 1961

Le 17 octobre 2001, le Maire de Paris, Bertrand Delanoë, a inauguré une plaque commémorative sur le pont Saint-Michel, qui vient saluer la mémoire des victimes de ces événements du 17 octobre 1961. La police française avait alors violemment réprimé une manifestation d'Algériens organisée à Paris par la Fédération de France du FLN, faisant des dizaines de morts.

Le «J’accuse» d’Emile Zola

C’est au 142, rue Montmartre (2e), que le célèbre texte «J’accuse», rédigé par Emile Zola lors de l'affaire Dreyfus, a été remis à George Clemenceau, alors patron de L'Aurore. C’est dans ce journal que le texte sera publié le 13 janvier 1898, sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure. Une plaque, apposée le 6 juillet 2006, vient le rappeler.

Fausses plaques

Au début des années 2000, plusieurs fausses plaques avaient fleuri dans les rues de la capitale, se souvient Alain Dautriat. Certaines indiquaient par exemple: «Le 17 avril 1967, ici il ne s'est rien passé». Amusantes mais pas vraiment réglementaires, elles avaient été rapidement retirées.

Balzac bloqué il y a 130 ans

Au 60, rue Monsieur-le-Prince, une plaque à la mémoire de Balzac pose quelques problèmes pour situer l’auteur dans son époque, fait remarquer Alain Dautriat. On peut en effet y lire: «Balzac, il y a 130 ans, achetait ici ses chandelles et son café».

Molière né dans plusieurs endroits

Pas facile de s'y repérer concernant le célèbre dramaturge. Ainsi au 96, rue Saint-Honoré, une plaque indique que «cette maison a été construite sur l'emplacement de celle où est né Molière le 15 janvier 1622». Or au 33, rue Pont Neuf, on peut également lire: «J.P Poquelin, dit Molière. Cette maison a été bâtie sur l'emplacement de celle où il naquit l'an 1620». Heureusement, concernant sa mort, c'est un peu plus simple, puisqu'au 40, rue de Richelieu, est inscrit: «Ici s'élevait la maison où Molière, né à Paris le 15 janvier 1622 est mort le 17 février 1673».