Aide soignante: six questions sur des gestes inexpliqués

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Comment une aide-soignante a-t-elle pu empoisonner neuf pensionnaires d'une maison de retraite, dont six sont morts? Pourquoi? L'établissement a-t-il tardé à donner l'alerte? De nombreuses zones d'ombres planent sur les actes de Ludivine Chambet.
Comment une aide-soignante a-t-elle pu empoisonner neuf pensionnaires d'une maison de retraite, dont six sont morts? Pourquoi? L'établissement a-t-il tardé à donner l'alerte? De nombreuses zones d'ombres planent sur les actes de Ludivine Chambet. — Philippe Desmazes AFP

Comment une aide-soignante a-t-elle pu empoisonner neuf pensionnaires d'une maison de retraite, dont six sont morts? Pourquoi? L'établissement a-t-il tardé à donner l'alerte? De nombreuses zones d'ombres planent sur les actes de Ludivine Chambet, 30 ans, au lendemain de son incarcération.

Q: Que lui reproche-t-on?

R: Elle a été mise en examen et écrouée pour avoir empoisonné ou tenté d'empoisonner neuf pensionnaires, âgés de 76 à 93 ans, de l'établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) Le Césalet, à Jacob-Bellecombette (Savoie), qui dépend du centre hospitalier de Chambéry. Six sont morts depuis octobre.

Q: Pourquoi aurait-elle agi ainsi?

R: La suspecte dit qu'elle voulait «soulager» les pensionnaires, qui cependant n'étaient pas en fin de vie. Elle ne parle pas d'euthanasie et ne reconnaît pas avoir voulu les tuer.

La jeune femme avait été très affectée par la mort de sa mère en juin 2013, après 13 mois d'une leucémie aiguë. Depuis, elle «n'arrivait pas à s'en remettre», d'après son oncle: «avec ma femme, on se demande (...) s'il y a quelque chose qui a disjoncté dans sa tête», a confié Bernard Chambet vendredi à l'AFP.

Q: Comment s'est-elle procuré les psychotropes incriminés?

R: Ce sont «des médicaments comme les autres» qui «ne relèvent pas d'une réglementation particulière avec mise sous clé», a déclaré jeudi Guy-Pierre Martin, directeur du centre hospitalier de Chambéry.

Dans les Ehpad, une aide soignante a le droit de délivrer des médicaments prescrits par un médecin, mais les psychotropes ont dans ce cas «été utilisés de manière délictueuse» par l'aide-soignante, selon lui. Or, «comme pour tout médicament, un surdosage ou un cocktail sont dangereux».

Q: Les produits administrés sont-ils à l'origine des décés?

R: C'est ce que devra déterminer, entre autres, l'instruction en ordonnant d'éventuelles exhumations de corps pour autopsie. Pour l'instant, aucune n'a eu lieu, selon le parquet.

Q: L'établissement a-t-il tardé à donner l'alerte?

R: «Nous sommes dans une maison de retraite avec des personnes, âgées, très âgées: c'est un endroit où l'on meurt beaucoup, c'est dans la nature des choses», plaide Guy-Pierre Martin. De janvier à novembre, il y a eu 11 morts au Césalet contre huit sur la même période de 2012, une hausse pas alarmante statistiquement, selon la direction de l'hôpital.

C'est le «cas atypique» d'une dame de 84 ans, tombée dans le coma puis décédée alors qu'elle était en bonne santé, qui a donné l'alerte. Les médecins ont ensuite fait le lien avec deux ou trois événements similaires qui ne les avaient pas forcément inquiétés à l'origine. Les autres cas ont été révélés par l'enquête et les aveux de Ludivine Chambet. «Le signal d'alarme a été donné relativement rapidement», estime la vice-procureure de Chambéry Dietlind Baudoin, les neuf empoisonnements ayant été «assez regroupés dans le temps».

Q: L'hôpital a-t-il manqué de vigilance?

R: «Je ne le pense pas», a tranché jeudi son directeur. Pour le parquet, une éventuelle mise en examen de l'établissement «paraît prématurée», mais «c'est une possibilité qu'on ne va pas exclure à ce stade de l'enquête».

Selon la CGT, aucun élément à ce jour ne permet de mettre en cause la responsabilité de la direction. «L'infirmerie, en l'absence de l'infirmière, était toujours fermée à clé», assure Michèle Nessi, secrétaire générale de l'Union santé CGT de Savoie, saluant «la qualité de la communication» entre personnel et hiérarchie. «Je ne crois pas» qu'il y ait eu un manque d'encadrement, a également estimé la ministre déléguée aux Personnes âgées, Michèle Delaunay.

La CGT estime cependant qu'il faudrait plus de personnel pour assurer le «travail de plus en plus lourd» des services de gériatrie. «Le secteur de l'aide aux personnes âgées est notoirement sous-doté», pointe aussi l'Association des directeurs de services à domicile et d'établissements pour personnes âgées.