Une enseignante de Seine-Saint-Denis conjugue les cours de lettres au second degré

Oihana Gabriel

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Reportage dans la classe de Mathilde Levesque, enseignante de Lettres dans un lycée d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).
Reportage dans la classe de Mathilde Levesque, enseignante de Lettres dans un lycée d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). — O. Gabriel / 20 Minutes

«Ça va le salon d’esthétique au fond?» Mathilde Levesque dégaine son arme favorite: l’ironie. Dans son viseur, une brochette d’adolescents qui vantent une crème de beauté au lieu de se dévouer pour réciter une tirade de Phèdre. Comme tous les jours depuis deux ans, cette agrégée de lettres modernes fait tout pour intéresser ses élèves. Récit d’une journée au lycée polyvalent Voillaume à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Vendredi, 10h, salle 109. Mathilde Levesque pose le décor: dans sa classe, l’humour est roi… et un bon biais pour rendre sexy Racine et Molière à ces adolescents. Qui savent manier l’ironie au moins aussi bien que l’enseignante. Alors que certains élèves de cette classe de seconde se plaignent de la difficulté de la langue de Racine, l’enseignante rassure: «A force d’écouter la pièce, vous connaîtrez Phèdre comme Stromae.» «Mais il y a deux paroles dans Papaoutai!», rétorque Irina. Mais si le rire s’invite souvent entre ces murs, l’enseignante sait d’un regard rappeler qui représente l’autorité… et que la place du chewing-gum est dans la poubelle. Après un détour par Œdipe pour mieux définir la mythologie, une de ses élèves demande: «C’est pareil que mytho?» «Etymologie alert!», réplique dare-dare Mathilde Levesque, soulignant la distinction entre mythologie et mythomanie.

11h, c’est la pause. L’occasion pour Ilies, 15 ans, de déclamer, sous le regard encourageant de Kevin, la tirade de Phèdre. Dès les élèves réinstallés s’ouvre un débat sur l’interprétation de Dominique Blanc dans la pièce mise en scène par Patrice Chéreau. Une prestation que les élèves ont découverte au cours précédent. «Vous l’avez vue, Phèdre, elle ne va pas se mettre à danser le twist…», résume la professeure. On range ensuite la tragédie pour laisser place à Molière et son Tartuffe. Et à la pêche au déterminant possessif pour rédiger le commentaire de texte. «Attention, exercice niveau CP, on cherche le mon-ton-son!» Et quand les adolescents se permettent un pas de côté, l’enseignante contre-attaque : «alors genre, c’est oral et donc ça n’a rien à faire dans un devoir de français ».

12h, on souffle entre collègues. A la cantine, c’est l’heure du débrief entre profs. Et le moment partager quelques anecdotes sur les différents projets montés par l’équipe. Comme quand les cours se transforment en jeux de rôle avec l’aide d’une comédienne pour mieux appréhender les niveaux de langue. Un exercice qui révèle le talent des élèves à se glisser dans la peau d’un politique ou d’un chroniqueur radio. «Le terme d’éponge est celui qui convient le mieux à ces élèves, analyse l’énergique professeure. Le contenu n’est pas forcément évident pour eux, mais du point de vue de la forme, de l’esprit, ils s’adaptent à tout. Contrairement à beaucoup d’adultes, ils savent gérer l’ironie, le second degré… ce qui est un bon moyen pour éviter le conflit. Plutôt que de râler toutes les deux secondes, je les taquine ou les félicite en leur laissant comprendre que c’est de l’antiphrase… »  Et les figures de style, justement, ses élèves maîtrisent.

A 13h30, place aux premières sciences et technologies du management et de la gestion (STMG)… et à Cyrano de Bergerac. Sur l’iPad, la tirade du nez prend les traits de Gérard Depardieu. Après l’extrait vidéo, c’est l’heure de l’analyse de texte où fusent les définitions d’hypozeuxe et d’emphatique. Côté participation, aucune restriction. Même quand il faut deviner une figure de style «à coucher dehors», de l’aveu de la professeure. Et quand elle fait deviner la figure de style de «C'est un cap! Que dis-je, c'est un cap? C'est une péninsule!», le timide Nordine souffle le mot tant attendu: «Epanorthose». «Premier mot de l’année pour Nordine», nargue Adam. «Nordine, vous êtes mon anti-dépresseur!», le défend l’espiègle enseignante. «Je croyais que c’était moi », rétorque Adam.

 

«Je ris en permanence, avoue l’énergique professeure. Et eux ont bien compris que l’humour est une façon d’être percutant. La vraie intelligence, c’est de distinguer le vrai du faux, le premier du second degré.» Wallis, 16 ans, s’avère brillant. Quand elle propose un devoir facultatif, il prend le jeu de mot au bond. «Facultatif, ça veut dire non obligatoire», précise la prof. «Ah comme la fac? Je connais beaucoup de gens qui vont à la faculté quand ils veulent…»

Des incidents ponctuels

Depuis ce reportage, ce lycée a traversé une phase de tensions. A la suite  de violences et de différents problèmes de gestion, les professeurs se sont mobilisés pendant un mois. Après avoir obtenu gain de cause sur certains points, ils ont repris les cours le 13 janvier. «Il s’agit d’incidents ponctuels mais nous ne travaillons pas dans un climat généralisé de violences, reprend Mathilde. Les élèves souhaitent surtout travailler sereinement.»

Retrouvez notre article sur la mobilisation des enseignants.