Le phénomène de l’infanticide pourrait être complètement sous-évalué en France

Vincent Vantighem

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La plage de Berck-sur-mer où a été retrouvé le corps de la petite Adélaïde, le 26 novembre 2013.
La plage de Berck-sur-mer où a été retrouvé le corps de la petite Adélaïde, le 26 novembre 2013. — DENIS CHARLET / AFP

Contacté dimanche par 20 Minutes pour commenter l’affaire dite de Berck, le psychiatre et expert judiciaire Gérard Lopez n’a accepté qu’à une seule condition: «Je veux que vous rappeliez dans votre article que plus de deux enfants périssent chaque jour sous les coups de leurs parents en France. Et je veux que vous le rappeliez en gros caractères!» Ultra médiatisés, les cas de la petite Adélaïde à Berck ou celui de Marina dans la Sarthe ne sont en effet que quelques arbres qui cachent la forêt des infanticides répertoriés chaque année en France. 20 Minutes fait le point sur ce sujet tabou.

Qu’est-ce qu’un infanticide?

L’infanticide qualifie une personne qui tue un enfant. En matière de psychanalyse, on distingue deux cas de figure: le néonaticide qui frappe les nouveaux nés immédiatement après leur naissance et le filicide qui concerne les enfants tués quelques jours après leur naissance.

Le Code pénal, lui, ne fait aucune distinction et ne parle même pas d’infanticide. L’article 221-4 ne fait ainsi état que «d’homicide volontaire sur mineur de moins de 15 ans». La peine encourue est alors la réclusion criminelle à perpétuité que l’auteur des faits soit un ascendant légitime (parent ou tuteur) ou pas.

De combien de cas font état les statistiques officielles?

Il n’existe quasiment pas de statistiques officielles concernant les infanticides. Le seul chiffre de référence avancé par le Centre d'épidémiologie des causes médicales de décès dépendant de l'Inserm (CepiDc) est de 17 homicides d’enfants de moins de un an en moyenne par an (période étudiée de 1996 à 2000).

Quels seraient en réalité les chiffres des infanticides?

Directrice de recherche à l’Inserm et spécialiste de la maltraitance des enfants, la pédiatre Anne Tursz a consacré cinq années à étudier le phénomène en se concentrant sur trois régions (Ile-de-France, Bretagne et Nord-Pas-de-Calais). «En extrapolant les résultats à la France entière, j’ai trouvé les cas de 255 infanticides d’enfants de moins de un an par an. Et encore, je n’ai pas comptabilisé dans cette étude les néonaticides (enfants tués avant d’être déclarés). Mais j’en avais repéré 29 par an», confie-t-elle à 20 Minutes.

Il s’agit ici de statistiques concernant les enfants tués avant d’atteindre l’âge de un an. D’un point de vue pénal, peut-être considéré comme un meurtrier d’enfant toute personne qui tue un mineur de moins de quinze ans. «Si l’on prend cet âge comme référence, on arrive au chiffre de 400 à 800 morts par an, explique Gérard Lopez, président de l’Institut de victimologie. Cela fait plus de deux enfants chaque jour!»

Pourquoi les chiffres sont-ils sous-estimés?

Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les enfants morts avant d’être déclarés par les parents ne rentrent pas dans les statistiques officielles. Ensuite, la pédiatre Anne Tursz estime que beaucoup de cas ne sont pas signalés et ne font pas l’attention d’investigations suffisantes. «La pratique de l’autopsie n’est pas systématiques et bien souvent n’est pas demandée dans des cas qui pourraient cacher une mort violente.» Selon Anne Tursz, de nombreux médecins signent des certificats de décès avec comme cause la mort subite du nourrisson sans mener d’investigation complémentaire. Il y a deux ans, la France ne comptait que deux médecins légistes pédiatres sur tout le territoire national.

Un infanticide est-il différent selon que l’auteur du meurtre soit le père ou la mère?

Oui d’après le docteur Paul Bensussan, psychiatre, expert agréé auprès de la Cour de cassation. «Les infanticides commis par les pères sont souvent des actes ‘’punitifs’’, destinés à faire souffrir la mère, explique-t-il  A contrario, l’infanticide commis par la mère est souvent sous-tendu par une pathologie psychiatrique. Dans la majorité des cas, la mère est en dépression profonde. Cela peut aller jusqu'au ‘’suicide altruiste’’. Une mère ‘’aimante’’ tue son enfant pour le soustraire à une souffrance ou à une situation sans issue. Cette dimension psychiatrique peut influer sur la responsabilité pénale et peut aller jusqu'à l'abolir». D’après les premiers éléments de l’enquête, il pourrait s’agir de cette situation dans l’affaire de Berck.

Pourquoi ce sujet est-il tabou dans la société?

Alors que plusieurs campagnes pour lutter contre les violences faites aux femmes ont été lancées par le gouvernement, aucune n’a été lancée pour lutter contre les maltraitances sur les enfants. «Tous les pays ont une forme de cécité sur ce sujet car c’est très douloureux. C’est tabou», relève Anne Tursz. Interrogée sur la raison de ce tabou, la pédiatre livre une réponse sans équivoque: «Les femmes votent alors que les enfants, non. Ce n’est pas un sujet de préoccupation pour les politiques.» Une pétition a été lancée pour faire de ce sujet une grande cause nationale cette année.