Les victimes de torture en France, invisibles et oubliées

Faustine Vincent

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Des membres d'Amnesty International protestent contre la torture devant le Capitole aux Etats-Unis le 30 avril 2009. 
Des membres d'Amnesty International protestent contre la torture devant le Capitole aux Etats-Unis le 30 avril 2009.  — AFP

On les croise sans les voir, dans la rue ou ailleurs. Au moins 125.000 personnes ayant été victimes de torture dans leur pays d’origine vivent en France, selon les estimations du centre Primo Levi, qui tient ce jeudi et vendredi à Paris un colloque sur ce thème. Comment sont-elles prises en charge?

Aucune structure publique nationale ne leur est dédiée. Aucune étude épidémiologique n’a même jamais été menée. «C’est une population invisible», déplore Eléonore Morel, directrice du centre Primo Levi, qui soigne et accompagne les victimes de torture et de violences politiques réfugiées en France. Le docteur Hélène Jaffé, l’une des premières personnes à avoir travaillé sur le sujet, fait le même constat. «En France on est très fermé sur la question de la torture. On n’a pas envie d’en parler. La France a un peu mauvaise conscience avec l’Algérie. C’est un mélange de réticence, d’indifférence et de méconnaissance».

Et ce ne sont pas les victimes qui parleront d’elles-mêmes. «Contrairement à ce qu’on croit, la torture ne vise pas à faire parler mais à faire taire», explique Eléonore Morel. Par la suite, les victimes restent enfermées dans ce silence, rongées par honte, la culpabilité ou le traumatisme des violences subies.

>>> Lire le témoignage de Franck, victime de torture

Le système de santé droit commun inadapté

Signe du désintérêt des autorités: aucune personne ne suit ces questions en particulier au ministère de la Santé. Sollicité, ce dernier nous a renvoyé vers une autre structure, le Contrôleur général des lieux de privation de libertés. Or cette autorité administrative indépendante «ne suit absolument pas cette question, cela ne fait pas partie de notre mission», précise, étonnée, sa déléguée à la communication.

Le seul document officiel qui existe à ce sujet est un manuel destiné aux professionnels de santé, «Le praticien face à une victime de torture», qui remonte à 2005. Ce guide de bonnes pratiques avait été réalisé à l’initiative d’Hélène Jaffé, fondatrice de l’Association pour les victimes de la répression en exil (AVRE, disparue en 2007 faute de subventions) en partenariat avec le ministère de la Santé de l’époque. Complet, pédagogique, il donne des clés aux professionnels de santé pour repérer les victimes et leur fournir un soin adapté. Pourtant, à sa parution, il n’a reçu qu’un accueil mitigé. «A l’étranger, des médecins militaires m’ont fait de bons retours. Mais en France, hormis quelques-uns qui m’ont dit ‘’merci, je ne savais pas’’, il y a eu très peu de réactions», se souvient Hélène Jaffé. Dépister les victimes demande du temps et une écoute particulière que les professionnels de santé n’ont pas forcément. «Si quelqu’un a mal à l’estomac, c’est plus simple de lui donner un médicament que de comprendre d’où ça vient et quel est son parcours», regrette-t-elle.

Tout repose sur les associations

Depuis la parution du manuel, qui était lui-même une première du genre, rien d’autre n’a été fait. La prise en charge des victimes de torture repose donc sur les six associations disposant en France de centres de soin dédiés, dont le centre Primo Levi et le Comité médical pour les exilés (Comede). A eux six, ils soignent quelque 6.000 personnes.

«Submergé de demandes», le centre Primo Levi plaide pour que «le système de santé de droit commun soit adapté à la prise en charge des victimes de torture. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas: les médecins ne sont pas formés, les consultations sont trop courtes, et il n’y a pas forcément d’interprètes. C’est un enjeu de santé publique», insiste sa directrice, Eléonore Morel. Et plus ces personnes sont identifiées tôt, plus le traitement sera adapté et les coûts réduits.

 

Qu’entend-on exactement par le terme «torture»?

Selon la Convention internationale de l’ONU contre la torture, adoptée le 10 décembre 1984, le terme «torture» désigne «tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d'obtenir d'elle ou d'une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d'un acte qu'elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d'avoir commis, de l'intimider ou de faire pression sur elle ou d'intimider ou de faire pression sur une tierce personne, ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination quelle qu'elle soit, lorsqu'une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite. Ce terme ne s'étend pas à la douleur ou aux souffrances résultant uniquement de sanctions légitimes, inhérentes à ces sanctions ou occasionnées par elles.»