Le secret de Franck, 42 ans, victime de torture

Faustine Vincent

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Franck (un pseudonyme) le 25 novembre 2013. Il a été victime de torture en République démocratique du Congo avant d'arriver en France.
Franck (un pseudonyme) le 25 novembre 2013. Il a été victime de torture en République démocratique du Congo avant d'arriver en France. — A. GELEBART / 20 MINUTES

Il fait partie de ces dizaines de milliers de personnes qui vivent en France, souvent dans des conditions d’une extrême précarité, après avoir été brisés dans leur pays d’origine. Franck* a 42 ans, et un secret qu’il porte comme un fardeau. «C’est une très longue histoire», souffle-t-il. Une histoire dont les contours resteront volontairement flous pour préserver son anonymat et ne pas mettre en danger sa famille restée au pays, en République Démocratique du Congo (RDC).

Là-bas, Franck travaillait dans le marketing pour une grande entreprise. Son salaire n’a plus été versé du jour au lendemain. Les semaines passant, il a découvert que ses employeurs se servaient de la société pour faire du blanchiment d’argent, avec la complicité des autorités locales. «J’en savais trop», dit-il. Ses patrons ont voulu le faire taire. Enlevé en pleine journée, Franck a été ligoté et battu puis emmené dans un lieu de détention. Il se souvient de la phrase de l’un de ses ravisseurs, des militaires de la garde présidentielle: «Voici le colis du premier citoyen de la ville [le gouverneur]!». «Quelqu’un a commencé par jeter la bouilloire de café brûlant sur moi, raconte-t-il. Puis un autre a saisi un tisonnier, en feu, et l’a frotté sur mes bras».

«Certains d’entre nous partaient et ne revenaient jamais»

Il a passé la nuit au cachot, rejoint peu après par un groupe d’hommes. «C’était des opposants au président. J’avais peur qu’ils nous mettent dans le même sac: moi je n’avais rien à voir avec ça!» Franck a passé 19 jours dans ce réduit. «Chaque nuit, une voiture arrivait et allumait ses phares vers nous. Un homme appelait certains d’entre nous, qui partaient et ne revenaient jamais. Un jour, mon tour est arrivé. On m’a bandé les yeux et ligoté, malgré mes plaies à vif. Parfois, l’instinct de survie est plus fort que la peur. Je n’avais plus peur».

Il doit son salut à un épisode oublié : une dizaine d’années plus tôt, il avait indiqué son chemin à un jeune homme perdu, le même qui se dressait ce jour-là devant lui. « C’était le responsable du groupe. Il m’a dit : ‘’vous m’avez aidé ce jour-là’’. Puis il m’a donné un billet de 10 dollars et m’a dit de partir sans jamais revenir, parce que ceux qui m’avaient envoyé là me croyaient déjà mort».

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Six mois dans la rue

Franck a fui le pays avec l’aide d’un passeur, laissant derrière lui sa femme et ses deux enfants. Il a atterri en France «par hasard, parce que le faux passeport que cet homme m’a donné – et repris une fois arrivé - était français». Lorsqu’il était adolescent, il rêvait de voir le pays. Aujourd’hui, le voyage a un goût amer. A son arrivée, à l’hiver 2012, Franck passe six mois dans la rue. Il ne connaît personne et n’ose demander de l’aide aux passants, de crainte qu’on le prenne pour un délinquant. Il finit par rencontrer un compatriote qui lui trouve un endroit où dormir – une fourgonnette abandonnée – et l’oriente vers la préfecture pour faire une demande d’asile.

De fil en aiguille, il atterrit dans un Centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA), où il trouve un lit, de l’écoute et du soutien. Il est également pris en charge par le centre Primo Levi, qui lui prodigue aide médicale et psychologique.  «Si je vous parle aujourd’hui et que je peux dormir plus de deux ou trois heures par nuit, c’est grâce à eux. Ils m’ont écouté.»

Mais il doit désormais quitter les lieux: sa demande d’asile a été rejetée. Le plus douloureux, pour lui, c’est l’audition devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui a examiné son recours. Les fonctionnaires - parfois confrontés à des histoires fantaisistes - ne l’ont pas pris au sérieux. «Ils rigolaient et soupiraient en regardant mon dossier. C’était encore pire que d’avoir été torturé. Quand on explique son histoire à quelqu’un et qu’il se moque, ça donne envie de pleurer», lâche-t-il, encore ému, entre deux longs silences.

Avenir flou

Aujourd’hui, Franck se dit «épuisé». Epuisé après ces mois de vaine bataille pour obtenir l’asile. Epuisé de revivre encore et encore cette histoire, qui le traque jour et nuit et dont son corps porte les stigmates. Epuisé, enfin, de devoir à nouveau se battre pour sa survie. Il parvient encore à prendre des nouvelles de sa famille, elle aussi menacée, mais les contacts de font de plus en plus rares. «Ma femme a peur», explique-t-il.

Sans-papiers, sans ressources, l’avenir reste flou. «La seule issue possible, pour le moment, c’est le 115», dit-il. Et le risque d’être renvoyé dans son pays. Le CADA et le centre Primo Levi devraient toutefois continuer à le soutenir, en espérant que la France finisse par lui accorder un statut pour le protéger.

*(le prénom a été modifié)