Procès de l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra: Le «geste de rage» qui a coûté la vie à 24 personnes

William Molinié

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L'incendie de l'hôtel Paris-Opéra (9e) a fait 24 morts et 42 blessés le 15 avril 2005.
L'incendie de l'hôtel Paris-Opéra (9e) a fait 24 morts et 42 blessés le 15 avril 2005. — HO/AP/SIPA

Fatima Tahrour jure qu’elle ne se doutait pas qu’en jetant, «de rage», les vêtements de Nabil Dekali, les bougies allumées répandraient leurs flammes et occasionneraient la mort de 24 personnes, dont neuf femmes et onze enfants. Ce 15 avril 2005, la jeune femme a craqué, face au comportement de son ancien petit ami, le veilleur de nuit de l’hôtel Paris-Opéra (9e).

Comme bien souvent, ce dernier a bu et consommé de la cocaïne. Comme toujours, il ne s’occupe pas d’elle et l’ignore, préférant lever le coude avec des clients. Dans un sursaut d’orgueil, Fatima prend les habits de Nabil, qu’elle sait très irritable quand on «touche à ses affaires», et les jette par terre.

La suite est connue. La jeune femme quitte les lieux, certifiant ne pas avoir vu les bougies mettre le feu aux draps, couettes et vêtements. En quelques minutes, l’incendie fera vingt-quatre morts et quarante-deux blessés. La plupart ont dû sauter depuis les fenêtres de cet hôtel, visité trois semaines avant par les services de la préfecture de police. Un secouriste décrira «une pluie de corps […] sur la voie publique». En 2005, l’incendie du Paris-Opéra est le premier d’une meurtrière série, faisant 52 victimes en quelques mois, à l’origine d’un renforcement des normes anti-incendie dans le sectreur hôtelier.

«Effroyable banalité»

Au procès, qui s’ouvre ce jeudi devant le tribunal correctionnel, Fatima «ne compte pas se dérober à ses responsabilités», assure auprès de 20 Minutes son avocat, Philippe Blachetier. «Ce geste de colère, d’une effroyable banalité, est celui d’une fille martyrisée par l’homme qu’elle aime», défend-il. Et il prévient: «Elle ne sera pas la victime expiatoire du procès».

Car si son geste est effectivement – elle le reconnaît – à l’origine du drame, une succession de négligences sont pointées du doigt. Que dire de Nabil, lui aussi renvoyé pour «homicides et blessures involontaires», le veilleur de nuit, sous l’emprise de la cocaïne et de l’alcool le soir du drame, lui-même grièvement blessé? Selon plusieurs témoignages, il n’a pas immédiatement alerté les pompiers, finalement appelés par l’employé d’un hôtel voisin. Nabil n’avait pas passé la formation anti-incendie, pourtant obligatoire.

Absence de l’Etat

Et que dire de ses parents, les gérants de l’hôtel sur-occupé par 77 personnes le soir de l’incendie, pour une capacité d’accueil de 62? Les époux estiment que cette sur-occupation n’a pas déclenché l’incendie. Pourtant, ils sont eux aussi poursuivis pour les mêmes faits avec la circonstance aggravante de manquement délibéré aux règlements. «Ils ne sont pas des marchands de sommeil. Cet hôtel était aux normes et sur bien des aspects meilleur que certains de sa catégorie», conteste leur avocat, Romain Boulet. «Ils sont en colère de se retrouver sur le banc des prévenus. D'autant qu'eux aussi ont perdu la compagne de leur deuxième fils dans l'incendie».

«On attend que justice passe», note sobrement Aomar Ikhlef, le porte-parole de l’association des victimes, constituée au lendemain du sinistre. Ce dernier a perdu sa nièce et son époux dans l’incendie. Il regrette l’absence de l’Etat au procès. «Ni la préfecture de police ni le Samu ne vont faire face à leurs responsabilités. Le risque est de passer à côté de la dimension la plus importante, à savoir l’accumulation d’erreurs et de manquements», estime-t-il.

De l’aveu de son avocat, Fatima raconte qu’elle «traînera toute sa vie ce drame comme une dette morale envers les victimes». Le procès doit durer jusqu’au 22 novembre.