«Les classes moyennes ont l’impression d’être abandonnées»

Propos recueillis par Matthieu Goar

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Des manifestants, lors du défilé pour l'emploi en Bretagne, le 2 octobre 2013. 
Des manifestants, lors du défilé pour l'emploi en Bretagne, le 2 octobre 2013.  — SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

Et si les mouvements de colère actuels s’apparentaient à un ras-le-bol des classes moyennes ? Les médias s’interrogent sur ces Français, ni riches, ni frappés par le chômage, mais dont le sentiment d’abandon est réel. Il y a quelques mois, la Fondation Jean Jaurès avait ainsi publié une étude sur cette catégorie hétérogène. On y lisait par exemple que le nombre de sondés qui se classaient dans la catégorie des classes moyennes «inférieures» était passé en quelques mois  24% à 28% (et 71% se plaçaient dans la «catégorie modeste», + 4%). Ce sentiment de déclassement s’accompagnait d’une impression d’abandon puisque 63% de ces classes moyennes inférieures considéraient que l’Etat n’en faisaient «pas assez» pour eux (47% en  2010). Entretien avec Jérôme Fourquet, l’un des dirigeants de l’Ifop qui a participé à la rédaction de cette étude.

Les Bonnets rouges sont-ils les représentants d'une colère des classes moyennes?

Il y a un contexte très local et très particulier à la Bretagne dans ce mouvement. Les Bonnets rouges sont l’expression d’un ressentiment contre le pouvoir central mais aussi des déceptions d’un bon élève  économique, la Bretagne, rattrapé par la crise de l’agroalimentaire. L’écotaxe n’a été que le détonateur, le déclencheur. Mais ce n’est pas non plus un hasard que cette colère s’exprime contre une taxe. Il y a une sensibilité de toute une partie de la société qui est sans doute arrivée à la limite du consentement à l’impôt.

Cette étude montre un sentiment de déclassement. Comment l’expliquez-vous?

Ce n’est pas un sentiment nouveau. Il avait déjà agité la campagne autour du référendum européen de 2005. Il y a chez les classes moyennes et chez les classes populaires un sentiment d’être happé par le bas. L’angoisse du chômage qui accompagne toute crise et le sentiment d’une pression fiscale, avec les impôts mais aussi les taxes, le coût de l’énergie, créent une peur et une colère, vis-à-vis de l’Etat. Il est vu comme un puits sans fond qui prend et crée de l’assistanat qui coûte trop cher, une ritournelle que l’on entend lors des entretiens. Avec la crise, l’impression que la pression fiscale est inutile se renforce. Les déficits ne se réduisent pas, l’Etat devient le tonneau des Danaïdes et une colère existe.

Pourquoi un sentiment d’abandon aussi fort? Dans votre étude, c’est la classe des sondés qui se sent la moins aidée par l’Etat…

Chez beaucoup, il y a ce sentiment d’être trop riche pour être aidés, pour bénéficier d’un logement social, de la CMU, et trop pauvre pour bien vivre. Il y a l’impression d’être abandonné, d’une chute sociale. Ces classes moyennes sont prêtes à faire des efforts à condition que l’Etat en fasse lui aussi. Et que ces efforts communs aboutissent à des résultats. En 2007, Nicolas  Sarkozy avait éparlé aux classes moyennes en misant sur l’initiative individuelle [travailler plus pour gagner plus] un optimisme s’était créé mais la crise est arrivée et ses espoirs ont été déçus. La gauche aurait pu relancer les choses en s’attaquant à la rente, en favorisant les initiative des quartiers, des auto-entrepreneurs, l’innovation. Il y a eu des choses de faites mais elles sont noyées dans les augmentations d’impôts, la refiscalisation des heures sup’ qui a été mal perçue par cette catégorie. Aujourd’hui, chez les classes moyennes, il y a le sentiment très fort que le modèle est à bout de souffle, que l’on a creusé les déficits et augmenté les impôts à leur maximum.

Croyez-vous à une contagion du mouvement des Bonnets rouges à la France entière?

Il peut y avoir un mimétisme, on le voit avec les différentes bornes incendiées, mais l’écotaxe ne concerne que les entreprises donc je ne crois pas à un mouvement d’ampleur. Par contre la situation est inflammable dans de nombreux secteurs et il peut y avoir des mouvements dans le BTP, chez les routiers, des grèves de l’impôt. La situation est tendue.