La Guerre de 14-18 passionne-t-elle les Français?

Alexandre Sulzer

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Les Eparges 1915. Boyau dans la boue. Premiere Guerre Mondiale (1914-1918)
Les Eparges 1915. Boyau dans la boue. Premiere Guerre Mondiale (1914-1918) — HUFFSCHMITT/SIPA

Jeudi, François Hollande lancera solennellement les commémorations de la Première Guerre mondiale. Mais un siècle après, les Français se passionnent-ils vraiment pour la Grande Guerre? Oui, répondent en chœur les spécialistes, contactés par 20 Minutes. «Les Français s’y intéressent depuis une vingtaine d’années, explique l’historien Rémi Dalisson, auteur de Les guerres et la mémoire (CNRS éditions)» et 11 novembre, du souvenir à la mémoire (Armand Colin). Dans des départements comme la Marne et la Somme, on a assisté à un renouveau associatif avec l’entretien des lieux de combats, la récolte de lettres, de souvenirs.» La cause? «La disparition des témoins; après eux, les greniers se sont ouverts.» «Cet activisme local est remonté jusqu’à l’Etat et la production culturelle» avec, depuis les années 1990, une profusion d’œuvres cinématographiques (Joyeux Noël de Carion, Capitaine Conan de Tavernier, Un long dimanche de fiançailles de Jeunet…) et littéraires (l’œuvre BD de Tardi, Les champs d’honneur de Rouaud, La chambre des officiers de Dugain jusqu’au prix Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Lemaitre…).»

«Il y a eu autant de romans sur la Première Guerre mondiale publiés dans les années 2000 que lors de toutes les décennies qui ont suivi 1945», détaille le spécialiste Nicolas Offenstadt, auteur de 14-18 aujourd’hui (Odile Jacob) et La Grande Guerre, carnet du centenaire (Albin Michel). «La mémoire familiale est extrêmement vive. Le basculement mémoriel s’est opéré dans les années 70 et 80 lorsque l’image du poilu est passée de celle du vieux patriote à celle de la victime de la violence.»

«La mémoire de 14-18 est plus unanimiste»

«L’expérience des tranchées interroge nos contemporains, détaille Nicolas Offenstadt. Comment les troupes ont accepté leurs conditions? Comment ont-ils obéi? Même la pédagogie dans le secondaire a évolué d’une histoire de batailles à une histoire plus sociale et culturelle où l’on s’intéresse au quotidien des soldats et des civils à l’arrière.» «La spécificité de la mémoire de la Première Guerre mondiale, c’est l’aspect “grande boucherie”», abonde Rémi Dalisson, qui reconnaît toutefois que «le spectre des intérêts est plus large concernant la Seconde Guerre mondiale: guerre totale, expérience concentrationnaire, bombe atomique…» «Le second conflit mondial est plus politique, plus idéologique. Mais sa complexité nuit à la commémoration.» «La mémoire de 14-18 est plus unanimiste. Tout le monde peut y investir sa mémoire familiale», conclut Nicolas Offenstadt.

«Il existe un lien affectif entre les Français et la Première Guerre mondiale, qui reste un sujet éditorial fort», confirme Xavier de Bartillat, PDG des éditions Taillandier, spécialisées dans les livres d’histoire. Mais lui aussi nuance: «la production sur 39-45 est deux fois plus importante avec son champ de sujets illimité.» Même constat aux Editions First, qui vise les gros succès commerciaux. «La Seconde Guerre mondiale se vend un peu plus. Mais à peine plus que le premier conflit mondial.» Ainsi, La Première Guerre mondiale pour les Nuls, paru en 2008 a été vendu entre 8 et 9.000 exemplaires contre 7 à 8.000 pour La Seconde Guerre mondiale pour les nuls, publié plus récemment, en 2011. Mais une version illustrée du premier sort cette semaine. «On vise les 10.000 exemplaires, c’est beaucoup pour un livre à 29,95 euros», glisse Marie-Anne Jost, directrice éditoriale chez First/Gründ. «Avec le centenaire de 14-18, il va y avoir un vent de folie dans les années à venir», assure Xavier de Bartillat. Sa maison d’éditions prévoit en 2014 la publication de cinq ouvrages sur 14-18, notamment les mémoires de Winston Churchill.

La philosophie sera la même pour les documentaires télévisés. «Ce sera l’une des plus grosses opérations documentaires sur une commémoration, confie Fabrice Puchault, directeur de l’unité documentaire de France 2. Il y a eu moins de films sur la Première Guerre mondiale que sur la Seconde car le fonds d’archives est moins important et il y a moins de témoins directs. Mais l’intérêt du public est presque le même.» La chaîne publique passera en trois soirées de prime-time sa série-événement Apocalypse 1914-1918 qui, à base d’images inédites et de colorisation des archives, a déjà été un succès d’audience sur la période 39-45. Un docu-fiction retracera aussi le rôle de Marie Curie dans la guerre. Les Français n’ont pas fini de parler tranchées.