Bonnets rouges en Bretagne: «Pour de bonnes négociations, il faut que la pression dans la rue reste forte»

Propos recueillis par Maud Pierron

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Les manifestants breton anti écotaxe se sont rassemblés devant la préfecture à Quimper samedi 2 novembre 2013.
Les manifestants breton anti écotaxe se sont rassemblés devant la préfecture à Quimper samedi 2 novembre 2013. — FRED TANNEAU / AFP

Après le week-end de mobilisation des «Bonnets rouges» en Bretagne contre l’écotaxe et pour l’emploi dans la région, Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po Rennes et spécialiste des questions de gouvernances régionales, apporte son éclairage à 20 Minutes.

Comment les négociations entre les protagonistes de la fronde et le préfet de Bretagne peuvent se dérouler désormais?
Il y a trois conditions pour de bonnes négociations: premièrement, il faut que la pression dans la rue, sur le terrain, reste forte. Ensuite, qu’un leadership émerge. Là, Thierry Troadec, le maire divers gauche de Carhaix et Thierry Merret, de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, sortent du lot, il faut qu’il y ait désormais une répartition des rôles. Enfin, il faut une plateforme de revendications claires et réalistes.

La suppression de l’écotaxe, c’est réaliste?
En tout cas, cela ne me semble pas irréaliste. L’Etat est certes engagé et il y a des contraintes juridiques mais si les négociations s’arrêtaient à la suppression de l’écotaxe, ce serait la petite mesure conjoncturelle, ce serait un échec. Il y aura d’autres crises, d’autres plans sociaux. Aujourd’hui, en Bretagne, il faut changer de modèle économique, s’éloigner du modèle productiviste. C’est le logiciel qu’il faut changer.

On apprend que les grilles de la sous-préfecture de Morlaix ont été défoncées lundi après-midi en marge d’une manifestation des salariés de Tilly-Sabco… Le mouvement peut-il se laisser déborder par la base?
Ils prennent la sous-préfecture de Morlaix comme Alexis Gourvennec en 1961, lors de la révolte des paysans bretons! Comme je vous le disais, c’est un moyen de mettre la pression. S’il n’y a pas de pression de la rue, la pression sera moindre pour les négociations. Ça fait partie d’une stratégie. On ne peut pas exclure que la base déborde la direction, car certains pensent que si l’on ne casse pas, on ne crée pas de rapport de force. C’est assez dangereux mais hélas l’histoire montre qu’ils ont raison. Il faut donc de vraies négociations qui, à mon avis, doivent comporter un volet politique, à moyen terme, avec une régionalisation de la politique agricole et environnementale, pour aboutir à une sortie de crise par le haut.

On a vu que samedi, le mouvement s’était scindé en deux. Comment la situation peut-elle évoluer?
En termes d’effectif, cette scission est anecdotique car ça représentait au maximum 3.000 personnes. Mais sur le plan politique, cela montre qu’il y a des fortes tensions. La CGT et FO, qui étaient à Carhaix, ne sont pas notoirement connues pour être prompte à négocier. Le plus surprenant est que les écologistes ont manifesté avec les syndicats. Ce qui signifie que les productivistes et les écologistes ne sont pas prêts à travailler ensemble. Pourtant, il le faudrait pour que ces négociations n’aboutissent pas à un énième plan de soutien, des subventions qui seraient un pansement conjoncturel.

Le mouvement est très divers, peut-il faire pschiit?
Il y a un vrai risque que le mouvement fasse pschiit. Il y a ce bon vieux principe de l’Etat de diviser pour mieux régner. Il y a tant de revendications diverses. L’Etat pourra faire procéder à un saupoudrage qui permettra de passer la crise et les municipales, mais ne remettra pas les filières sur leurs pieds.

Ce mouvement peut-il s’étendre à d’autres régions?
Peu de régions peuvent exercer un contre-pouvoir comme la Bretagne. On peut penser à la Corse ou à l’Alsace. Mais il faut plusieurs facteurs pour que des mouvements sociaux se coordonnent et s’unissent. Ce mouvement peut s’étendre à d’autres catégories socioprofessionnelles mais à mon avis pas à l’échelle régionale.