Comment les voyageurs supportent l'enfer du métro parisien

Jérôme Comin

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Illustration, affluence dans le métro parisien.
Illustration, affluence dans le métro parisien. — S. ORTOLA / 20 MINUTES

Collé, serré. Lundi, 8h30, station République, les Parisiens s’engouffrent dans la rame de métro bondée de la ligne 5. Ils poussent, se bousculent, se marchent sur les pieds pour tenter de se faire une place avant de voyager agglutinés les uns aux autres durant plusieurs minutes. Une scène quotidienne dans les transports en commun qui ne tend pas à s’améliorer puisque le trafic annuel du métro est passé de 1.200 millions de voyages en 2000 à 1.500 millions en 2011, soit 5,16 millions de voyages par jour.

Les contacts physiques étudiés

Une augmention de près de 25% qui a des conséquences directes sur les conditions de transports des passagers forcés de subir une promiscuité quasi insupportable accompagnée de stress, chaleur, attouchements, odeurs… Et pourtant, tout se passe dans le calme.  Une situation qui a suscité la curiosité de Stéphane Tonnelat, chargé de recherche au CNRS, et Martin Aranguren, chercheur d’origine argentine à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui ont mené une étude inédite sur le sujet, commandée par la RATP, et dont les résultats ont été récemment publiés.

«La RATP était très intéressée par la question des émotions dans le métro car elle craint les débordements de panique dus aux fortes fréquentations, explique Stéphane Tonnelat. Avec Martin, nous avons déterminé que la meilleure façon de travailler serait d’analyser la réaction des voyageurs aux contacts physiques.» Pour ce faire, les deux chercheurs ont filmé pendant tout le mois de juin 2012, à l’aide de caméras discrètes, les montées et descentes des voyageurs, depuis le quai et de l’intérieur des rames, aux stations République (ligne 5 direction Bobigny) et Montparnasse.

La réparation ou le mépris

Objectif: saisir les réactions des usagers à travers les mouvements du visage. Et les résultats sont étonnants. «En cas d’incident de contacts, deux parcours émotionnels apparaissent chez les voyageurs, explique Martin Aranguren. La réparation: la personne bousculée fronce puis lève les sourcils avant de chercher du regard son “offenseur”. Ce dernier perçoit ce regard et baisse alors les yeux, ce qui est interprété comme une excuse par la victime qui clôt alors l’incident. Pour le mépris, l’incident débute de la même façon mais comme la victime ne parvient pas à croiser le regard de son “offenseur”, elle pince alors ses lèvres et clôture l’incident en se plaçant au-dessus de l’offenseur.»

Et pour les deux chercheurs, ce sont ces deux mécanismes émotionnels qui permettent d’éviter les conflits car durant toute la durée de leur expérience, ils n’ont relevé qu’un seul conflit ouvert (dispute, excuses audibles…) à la suite d’un contact. Toutefois, les deux chercheurs se demandent jusqu’à quel point ces mécanismes peuvent fonctionner, notamment en terme de densité. «Une chose est sûre, on ne devient pas insensible au contact, on s’y habitue, on le supporte, mais cette tolérance à une limite», précise Martin Arenguren.

Une densité supérieure dans le RER

«La densité maximum que nous avons observée, c’est 6,5 personnes par m2, ce qui est déjà très serré, ajoute Stéphane Tonnelat. Mais, faute d’autorisation de la préfecture de police, nous n’avons pas pu filmer sur les quais du RER à Châtelet ou Gare du Nord, ce qui est dommage car nous sommes certains que la densité y est supérieure. Il faudrait y mener une autre étude car je pense que dans ces stations, nous ne sommes pas loin d’atteindre les seuils de tolérance.»