Cartographie sociale de la France: «60% des gens se retrouvent à côté du progrès»

Mathieu Gruel

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Le géographe Christophe Guilluy, dont les travaux ont servi de base au documentaire «La France en face»
Le géographe Christophe Guilluy, dont les travaux ont servi de base au documentaire «La France en face» — Yami 2 Productions

Comment vivent les Français? A Paris, Saint-Dizier (Haute-Marne) ou en Seine-Saint-Denis, quelle est leur réalité dans ces différents territoires? Pour mieux la cerner, le documentaire La France en face, diffusé sur France 3 ce lundi, dresse une nouvelle carte de France. Celle d'un pays coupé en deux, avec d'un côté les métropoles porteuses d'emplois et, de l'autre, des territoires en marge du développement et du progrès. Le géographe Christophe Guilluy, dont le travail a nourri le documentaire, détaille pour 20 Minutes cette nouvelle géographie sociale.


La France en face: La carte des fragilités... par 20Minutes

 

Comment avez-vous réalisé cette nouvelle carte de France?

Avec mon collègue Christophe Noyé, nous avons listé les 36.000 communes françaises et nous leur avons attribué une note. Pour cela, nous avons combiné plusieurs critères, comme le taux de chômage, le travail à temps partiel, le pourcentage de propriétaires précaires... Les villes avec une note au-dessus de la moyenne y apparaissent en blanc. Celles en dessous, en bleu, sont considérées comme «socialement fragiles». C'est un boulot de longue haleine, qui pose une nouvelle photographie de la réalité du pays.

Et alors, que dit-elle sur l'état du pays?

Il faut d'abord comprendre qu'il y deux France. L’une, métropolitaine, concentre 40% de la population et produit les deux tiers du PIB du pays. Et puis, autour de ces zones, il y a une France périphérique, qui regroupe 60% de la population.

Comment se composent les populations de ces deux France?

Les 25 métropoles du territoire ont une population embourgeoisée, gentrifiée et connectée au monde. C'est là que se font les créations d'emplois. 80% des cadres y travaillent et, paradoxalement, ces territoires rassemblent également 80% des immigrés du pays. Quant à la France périphérique, elle se compose de retraités, de jeunes et de catégories populaires qui ont dû quitter ces métropoles.

Quel problème est-ce que cela pose? Notamment pour cette France périphérique?

Le problème, c'est que l'on ne prend plus en compte le malaise de cette catégorie de Français. Ce sont pourtant quelque 60% de gens qui se retrouvent à côté du progrès. En fait, ces employés et ouvriers ne vivent plus là où se créent les richesses, comme ils pouvaient le faire auparavant. Et cela ne se résume pas aux banlieues, puisque le souci est le même en marge des grandes métropoles comme Nantes, Rennes, Lille...


La France en face: Plongée dans l'ouest précaire par 20Minutes

C'est-à-dire?

En fait, il n'y a pas de modèle social pour cette France. Ces classes populaires vivent sur des territoires qui ne créent plus d'emplois. Ils ont donc le sentiment de ne plus faire partie du projet. Regardez ce qui se passe en Bretagne ces jours-ci... Ajoutez à cela une mobilité résidentielle très difficile et on comprend que les gens soient désespérés. C'est d'ailleurs intéressant d'avoir cela à l'esprit, lorsqu'on analyse le vote FN.

Justement, que peut faire le politique face à cette solution?

Tout cela est le fruit de choix politiques successifs depuis vingt ans. Le souci, c'est que les politiques ne savent pas comment gérer ce problème, même s'ils commencent à comprendre le souci. Ici, la logique n'est plus gauche ou droite et, avec une telle situation, le FN n'a plus qu'à ramasser les voix. Mais l'idée de ce travail est aussi d'aider les élites à changer leur vision du territoire. Et je pense qu’elle est en train d’évoluer. Alors, peut-être que ça va changer, mais cela prendra du temps.

Et la situation peut-elle évoluer positivement?

En ce moment, on assiste à une cristallisation de cette nouvelle géographie sociale, qui s'est mise en place sur une trentaine d'années. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'y aura pas de retour en arrière. Les ouvriers ne reviendront pas dans les villes. Je suis donc assez pessimiste concernant l'avenir proche. Mais dans le même temps, les politiciens commencent à se pencher sur cette réalité et à percevoir que les choix libéraux qui y ont conduit ne sont pas pertinents. Donc je suis convaincu qu'à la fin on va gagner. Cela se jouera sur un temps long, mais un système qui n'intègre pas les catégories populaires doit être réformé.