Les porteurs d’emprunts russes assignent la Russie pour obtenir leur remboursement

Vincent Vantighem

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Pierre de Pontbriand, porteurs d'emprunts russes
, dans les locaux de 20 Minutes, le 11 octobre 2013.
Pierre de Pontbriand, porteurs d'emprunts russes
, dans les locaux de 20 Minutes, le 11 octobre 2013. — CHARLOTTE GONTHIER/20 MINUTES

«Si vous devez me citer, ne donnez pas mon nom. Je n’ai pas envie que les anciens du KGB viennent plastiquer mon appartement!» Les porteurs d’emprunts russes ont beau être sûrs de leur fait, ils n’en demeurent pas moins prudents vis-à-vis de leurs débiteurs historiques. Réunis dans l’Association fédérative internationale des porteurs d’emprunts russes (Afiper), ils ont assigné en justice la Fédération de Russie pour obtenir le remboursement de leurs titres. Ce mardi, les avocats représentant le pays de Vladimir Poutine et d'Antoin Tchekhov doivent justement rendre leurs conclusions devant la justice française.

20 millions de titres à un taux de 5%

Ces derniers n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Mais on peut parier sans risque que leur dossier de défense sera épais tant cette histoire a défrayé la chronique plus d’un siècle durant. Emis entre la fin des années 1800 et la Première guerre mondiale, les 20 millions d’emprunts russes ont permis à l’Empire de financer son développement industriel, notamment la construction de lignes de chemin de fer entre Saint-Pétersbourg à Vladivostok.

«A l’époque, les banquiers venaient jusque dans les campagnes pour vanter les mérites des emprunts russes, confie Pierre de Pontbriand, l’un des porteurs. C’était considéré comme une valeur-refuge.» Une valeur sûre comme la pierre qui a donc séduit son grand-père. Avant d’aller mourir dans une tranchée, l’aïeul a troqué une partie de ses économies contre ses feuillets rouge, bleu ou vert recouverts de caractères cyrilliques. A un taux annuel de 5%, l’affaire semblait belle. Bien trop sans doute pour les Bolchéviques qui renversèrent les «Blancs» en 1917 transformant les fameux emprunts en simples bouts de papier.

Bon pour allumer une cheminée ou tapisser des toilettes

«Certains s’en sont servis pour allumer leur cheminée, d’autres en ont tapissé leurs toilettes, s’amuse aujourd’hui Eric Sanitas, président de l’Afiper. Mais il y aussi eu des drames humains. Certains porteurs ruinés se sont ainsi suicidés.» Et puis, il y a ceux qui les ont légués à leurs descendants, dans l’espoir qu’un jour la Russie s’acquitte enfin de sa dette.

De propositions de loi en promesses électorales, ces héritiers ont cessé de croire en la diplomatie. «Sarkozy et Hollande m’ont écrit pour me dire qu’ils s’occuperaient de ce problème s’ils étaient élus, se rappelle Pierre de Pontbriand. J’attends toujours…» Agacés, les 1.500 porteurs français ont donc décidé d’attaquer en justice. «Nous avons bon espoir d’aboutir, confie Eric Sanitas. Le but est d’obtenir une décision pour que l’on puisse opérer des saisies sur les biens russes en France et enfin se rembourser…»

Plus d’un siècle après le début de cette histoire, l’affirmation pourrait sembler farfelue si les porteurs n’étaient pas aussi déterminés. «Je suis sûr qu’on finira par obtenir gain de cause, lâche ainsi notre détenteur anonyme. Il ne faut pas baisser les bras. Moi, je me bats pour mes enfants et mes petits-enfants…»