Vous avez interviewé Catherine Monnot, auteure de «Petites filles d'aujourd'hui, l'apprentissage de la féminité»

VOS QUESTIONS La docteure en anthropologie sociale a répondu à vos questions...

Christine Laemmel

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Ed. Autrement

Le chat est terminé, merci à tous de votre participation.

Mes deux filles de 13 et 9 ans font du forcing pour qu’on leur achète du maquillage et des vêtements un peu dérangeants (pour leur âge). Je ne sais plus comment leur expliquer que ce n’est pas approprié.

Si vous estimez qu'un vêtement ou un maquillage n'est pas approprié, vous êtes l'adulte, le référent, et après avoir expliqué, un «non» peut suffir. Bien sûr les regles ne peuvent pas être les mêmes à 13 et 9 ans, parce que les besoins ne sont pas les mêmes et à l'entrée dans l'adolescence, trangresser les règles parentales est necessaire pour grandir. A chacun d'être dans son rôle, et aux parents d'acompagner tout en fixant les règles du jeu...

J’ai beau me dire que je suis quelqu’un de tolérant, j’avoue que si mon fils me demandait une poupée pour Noël ou bien que je le voyais essayer une robe, je serais très mal à l’aise. Suis-je intolérante?

Ce n'est pas être intolérant, c'est avoir des craintes infondées... Que ferait votre fils avec une poupée? La même chose qu'une fille: il jouerait à s'en occuper... Y a t'il quelque chose de mal à ça? Peut on refuser à un enfant l'apprentissage des gestes de la paternité? Refuserait-on à une fille d'apprendre à devenir une «bonne» mère au travers de ces jeux...?
Si la crainte non avouée est celle de l'homosexualité, et bien je dirais qu'il faut la dépasser. L'orientation sexuelle ne se dessine pas dans les jeux de la petite enfance...  Et quand bien même se découvrirait-il, plus tard, homosexuel...? La virilité et l'homosexualité ne se contredisent pas... C'est une «crainte» qu'il faut dépasser, d'abord pour le bien-être de l'enfant, celui de votre relation, et ensuite pour espérer un jour vivre dans une société réellement ouverte et tolérante. C'est un travail de longue haleine dont nous sommes tous les acteurs.

Je suis la seule à faire la cuisine chez moi. Ma fille (et mon fils aussi) ne va-t-elle pas forcément en conclure que c’est une activité féminine?

Et si... L'éducation des enfants commence à la maison: les enfants prennent en modèle leurs parents, et reproduisent le plus souvent le schéma une fois adulte. Que les mères s'autorisent le temps libre pour faire du sport ou les réunions tard le soir pour obtenir une promotion... Et que les pères s'attellent (réellement) aux taches ménagères, de façon équitable, et c'est toute la vision du monde sexué de leurs enfants qui sera changé... en bien!

Je me considère comme féministe et je vois souvent les questions sur la féminité et ce que l’on considère comme féminin comme une entrave à la liberté de la femme (et des petites filles). Tout comme ce que l’on définit comme viril pour les hommes d’ailleurs…

Le féminisme, selon moi, est simplement une forme d'humanisme appliqué à la question du genre (des rôles sociaux que l'on attribue à chaque sexe à une époque et dans une culture donnée). Nous vivons tous hommes ou femmes dans notre société, il serait difficile de tout déconstruire (il y aurait tant à faire...), mais il faut au moins appeler à une égalité réelle et pas simplement en droit, entre tous les individus, en terme d'accès à l'emploi, de rémunérations, de hautes responsabilités publiques et privées, etc. Et que chacun puisse s'épanouir avec un horizon élargi, pas seulement circonscrit à la sphère dévolue à son sexe... Mais il y a là un travail de fond à faire, pour que chacun (et les pouvoirs publics) prenne conscience des stéréotypes et des entraves, et ose enfin expérimenter et transgresser si besoin les barrières.

Comment convaincre ma fille de 11 ans que Miley Cyrus n’est pas un modèle à suivre? Entre elle et Justin Bieber, je commence à avoir peur…

Miley Cyrus est fascinante pour une préado, comme l'ont été Britney Spears et Madonna avant elle. Avec son corps parfait, érotisé et impudique, elle questionne les filles, ou plutot elle répond à des questions qu'elles se posent déjà au moment de l'entrée dans la puberté. Idem avec Justin Bieber qui incarne un genre de Prince charmant androgyne,  pas trop agressif, dont on peut tomber amoureuse sans que la question de la sexualité soit immédiatement en jeu...
Ces références sont normales à cet âge. Aux parents de présenter d'autres modèles, où la question du corps entre moins en jeu, de mettre en activité leurs filles autours de pratiques où le corps ne doit pas être séduisant (sport, musique), pour que les enfants apprennent à se construire autrement que dans le regard d'autrui. Et puis aux parents (peres et mères) de discuter avec leurs enfants (filles et garçons!) de ces modèles un peu superficiels, de ce qu'ils véhiculent comme image un peu rétrogade de la femme. Pour que l'enfant ait les deux sons de cloches. Ils vous traiteront surement de «vieux», mais ce genre de discussion reste malgré tout et a de l'influence dans le parcours des enfants.

Je pense que la féminité d’aujourd’hui n’est plus celle de nos mères ou de nos grand-mères. Ce que l’on a souvent appelé «l’éternel féminin» n’est-il pas mort en enterré?

«L'éternel féminin» c'est une femme à la fois réelle et fantasmée, que la société souhaite voir belle, séduisante, douce, aimante et discrète. Sexualisée mais pas agressive, stable mais pas dominatrice. Aujourd'hui indépendante, mais pas décisionnaire, donc pas castratrice. Je ne sais pas si cette femme «idéale» et rassurante existe ou non, mais le modèle qu'elle est censée incarner lui, continue bien d'être donné en exemple aux femmes dès la petite enfance, au travers des jouets, des séries télés, des magazines, des clips, etc. C'est en tous cas un modèle difficilement compatible avec la vie réelle actuelle, où la femme «normale» travaille, se lève tôt, a des cernes et des kilos en trop, où elle tente de concilier vie de famille, vie amoureuse et vie professionnelle... La pression est énorme et le modèle irréaliste: cela mène à des problèmes d'estime de soi, à de la dévalorisation, parce qu'elles ne pourront sûrement jamais être comme la société leur dit d'être...

Mik : Dès l'enfance, quelles sont les différences innées entre la fille et le garçon, les plus flagrantes? Pas celles qui proviennent de l’éducation, vraiment les plus notables.

D'inné il n'y a quasiment rien de différent entre deux bébés si ce n'est la différence chromosomique et les appareils génitaux... Par contre, de nombreuses études ont démontré des différences de comportement des parents dès la naissance dans la façon de s'occuper de leur enfant, le temps passé avec lui, la façon de lui parler ou de jouer avec lui etc., selon que le parent est un homme ou une femme, et selon que l'enfant est un garçon ou une fille... Les parents eux mêmes, sans s'en rendre compte, ne stimulent pas leurs enfants de la même façon et ne leur transmettent pas la même éducation. Globalement les pères s'occupent moins des bébés que les mères (sans que cette constatation ait quelque chose de «naturel» évidemment...), et ils s'occupent plus des leur bébé garçon que de leur bébé fille. Concernant les bébé eux-memes, on leur parle davantage et ont leur fait davantage de calins lorsque ce sont des filles, et on joue davantage avec eux à des jeux physiques lorsque ce sont des garçons... Là encore difficile d'imaginer que les bébés aient émis un souhait à ce sujet: ce sont les adultes qui les élèvent différemment, créent des besoins et des goûts différents chez chacun des deux sexes...

Ysabel : Ne pensez-vous pas que l'on doive laisser nos enfants jouer avec ce qu'ils veulent et avoir leurs propres rêves? Je vois régulièrement des mamans refuser à leurs fils la poupée et la poussette qu'ils réclament sous prétexte que ce sont des garçons!

Effectivement les garçons qui se dirigent vers des activités de filles sont beaucoup plus rapidement et sévèrement recadrés que l'inverse. En effet, traditionnellement, les activités de filles sont jugées dévalorisantes pour un garçon, et plane rapidement sur lui le «spectre» de l'homosexualité... Meme dans la petite enfance, on voit souvent des filles habillées en pantalon ou dans des couleurs de «garçon» (bleu, rouge, marron), mais il est impossible de voir un bébé avec des vetements de filles ni meme avec des couleurs de filles (rose, violet...). Au nom de quoi? Un enfant en bas age peut-il émettre le moindre souhait à ce sujet? Non, évidemment, ce sont les parents, et à travers eux la société, qui projette sur les enfants ses codes sexués et sa vision des roles de chacun.

Offrir des mécanos aux fillettes et des dinettes et des poupées aux garçons, voilà une belle manière d'initier les enfants à la parité, en leur apprenant à ne pas dénigrer les activités et les goûts de l'autre sexe, en apprenant donc à penser par soi meme, à se connaitre soi même, et non pas seulement à faire ce que la société vous pousse à faire... Et il faut faire attention à cela dès le début! Un enfant de trois ans est déjà capable de distinguer ce qui est «garcon» de ce qui est «fille» car il a déjà reçu trois années d'éducation en la matière... Ce n'est pas inné! Un conseil: faire voir Billy Elliot à tous les enfants entre 5 et 10 ans!

Chmura :N'y a-t-il pas plus de pression sur les petits garçons, toujours obligés à la réussite sociale et de plus en plus à développer des qualités précédemment considérées comme féminines pour devenir des hommes accomplis?

Effectivement la pression exercée sur les garçons est meconnue: elle implique un devoir de réussite économique et sociale, qui n'incombe pas aux filles. La pression qui s'exerce sur leur image existe aussi mais davantage liée à l'accomplissement sportif (qui véhicule des valeurs de force, de courage et d'endurance) qu'à l'esthétique dévolu aux filles. Par contre ils sont bien moins bercés dès la petite enfance par l'horizon de la vie de couple et encore moins par le devoir de paternité, comme c'est le cas chez les filles qui savent dès la petite enfance qu'un jour elle «devront» être mères pour être femmes.

En outre, même si les pressions exercées sur les enfants peuvent être comparées et condamnées de façon équivalente, il n'en demeure pas moins que les modèles et les valeurs d'après lesquels garçons sont élevés les conduisent vers la réussite: les études les plus prestigieuses, les postes à responsabilité, les emplois les mieux rémunérés... Dans nos sociétés indusctrialisées et libérales, le modèle éducatif proposé aux garçons est plus efficace... Or, même lorsqu'on est contraint par des cadres sociaux, comme chacun d'entre nous d'ailleurs, il est quand meme plus facile de vivre en haut de la pyramide sociale qu'en bas...

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Comment les repères féminins d’une enfant de 10 ans peuvent-ils conditionner la femme qu’elle deviendra? Que signifie «devenir femme» en 2013? Catherine Monnot, docteure en anthropologie sociale, a tenté de répondre à ses questions dans son ouvrage, publié aux éditions Autrement, Petites filles d'aujourd'hui. L'apprentissage de la féminité. Elle cherche à y déterminer comment les stars de la télévision et l’entourage d’une «apprentie jeune fille» peuvent construire sa féminité.

>> L’interview de Catherine Monnot par la rédaction de 20 Minutes

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Posez vos questions à Catherine Monnot dans les commentaires ci-dessous ou écrivez-nous à reporter-mobile@20minutes.fr. L’auteure répondra à vos questions mercredi dès 10h30.