Prison: Un système «au bord de l’asphyxie»

Vincent Vantighem

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Extrait d'une caméra de vidéosurveillance de la prison de Saint-Quentin-Fallavier (Isère). Un détenu est maîtrisé par des agents pénitentiaires en 2013.
Extrait d'une caméra de vidéosurveillance de la prison de Saint-Quentin-Fallavier (Isère). Un détenu est maîtrisé par des agents pénitentiaires en 2013. — Observatoire international des prisons (OIP)

«Quand on voit certains détenus libérés franchir les grilles de la prison, on leur dit "A bientôt!"» Surveillant pénitentiaire depuis plus de quinze ans dans l’est de la France, Christophe* attend sans illusions la réforme pénale de Christiane Taubira censée lutter contre la récidive. Le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, doit rendre ce vendredi ses arbitrages au sujet de ce texte qui vise à sortir la France du «tout carcéral». Malgré l’adoption de 55 textes de loi depuis 2002 sur le sujet, «le système est au bord de l’asphyxie», estime le Syndicat de la magistrature.

En juillet, la France a en effet battu, une nouvelle fois, son propre record avec un total de 68.569 détenus alors qu’elle ne compte que 57.320 places de prison, soit un taux d’occupation de 119,6%. «On est obligés d’installer des matelas à même le sol, confie un autre maton. Et aussi d’envoyer au mitard des prisonniers car ils refusent de dormir par terre…»

Derrière les barreaux, «on m’a proposé des coups»

Le sommeil des détenus n’est pas le problème le plus important. «Il y a plus de tensions, plus de violences, poursuit Christophe. Et surtout trop de monde à surveiller. Cela encourage les petits trafics et les alliances entre détenus pour recommencer les conneries une fois dehors.» Karim* en sait quelque chose. Détenu deux ans à la prison de la Santé (Paris) pour «trafic de stupéfiants», il raconte qu’on lui a régulièrement proposé des «coups» alors qu’il était derrière les barreaux. «On te dit que tu peux contacter Untel ou Untel une fois sorti. Qu’il aura du boulot pour toi…»

La prison engendre la récidive qui conduit à la prison et le serpent se mord la queue. Alors que 20.837 personnes ont été écrouées en 2001, elles étaient 88.490 en 2012. Sous l’impulsion notamment de la loi Dati sur les peines planchers, la durée moyenne de détention est aussi passée de 8 mois en 1999 à près de dix en 2011.

150.000 détenus en 2020?

Pour résoudre le problème, la Droite Populaire propose, elle, de construire des nouvelles prisons, fixant à 100.000 le nombre de places nécessaires en 2020. «Si le rythme de progression se maintient, il faudrait plutôt en prévoir 150.000», s’alarme le sociologue Nicolas Bourgoin qui a étudié le phénomène. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas dans les plans de Christiane Taubira.

Levant le voile sur son projet de réforme lors de l’université d’été du PS à La Rochelle, la Garde des Sceaux a annoncé qu’elle voulait favoriser les aménagements de peine en dehors de la prison en développant la probation. Ce n’est pas Annie Kensey et Abdelmalik Banaouda qui la contrediront. Dans une étude qui a fait date, ces deux démographes ont prouvé que «63% des sortants de prison sans aménagements de peine étaient à nouveau condamnés dans les cinq ans, contre 39% pour ceux qui ont bénéficié d’une libération conditionnelle.»

«L’impression de sortir de l’Amazonie»

Encore faut-il avoir les moyens d’accompagner les détenus qui recouvrent la liberté. Débordés, les 4.000 conseillers d’insertion et de probation gèrent chacun, en moyenne, plus d’une centaine de dossiers. A titre d’exemple, leurs homologues suédois n’en ont pas plus de 25 à traiter.

«Quand je suis sorti, je me suis retrouvé tout seul, raconte ainsi Mohammed* qui a purgé une longue peine dans la région lyonnaise. C’est une association qui m’a accompagné à la gare. J’étais complètement perdu pendant six mois. J’avais l’impression de sortir de l’Amazonie. Tout était différent et je ne savais pas comment m’y prendre pour trouver du travail. Heureusement que j’ai retrouvé ma famille. Ca aurait été beaucoup plus simple de céder aux sirènes du passé…»

*Les prénoms ont été modifiés