Jean Baubérot: «La laïcité devient un cache-sexe pour dissimuler l’islamophobie»

RELIGION Le Haut Conseil à l'Intégration a créé la polémique en plaidant dans un rapport pour l'interdiction du foulard islamique dans l'enseignement supérieur. Le professeur et fondateur de la sociologie de la laïcité critique cette suggestion qu’il juge dangereuse….

Oihana Gabriel

— 

Une femme de confession musulmane, voilée, patiente dans un couloir, le  10 février 2004, au service des urgences de l'Hôpital Edouard Herriot à Lyon.
Une femme de confession musulmane, voilée, patiente dans un couloir, le 10 février 2004, au service des urgences de l'Hôpital Edouard Herriot à Lyon. — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP PHOTO

Jean Baubérot, professeur émérite de la chaire d'«histoire et sociologie de la laïcité» depuis 1991 à l’École pratique des hautes études réagit au rapport du Haut Conseil à l’Intégration proposant d’interdire le voile dans l’enseignement supérieur. Très remonté contre cette proposition et contre le HCI qui n’a plus qu’une valeur consultative,  l’unique membre de la Commission Stasi à s'être abstenu sur le vote du rapport qui a permis l'élaboration de la loi sur l’interdiction des signes religieux dans le système scolaire donne sa vision d’une proposition qui devrait rester lettre morte.

 Est-ce que l’interdiction du voile à l’université vous semble souhaitable?

Une extension de l’interdiction du voile islamique à l’université serait très dangereuse. Parce que de nombreux étudiants et étudiantes ne mettraient plus les pieds à la faculté. Ce qui favoriserait l’ignorance. C’est un engrenage, une loi en appelle une autre. Et on stigmatise une communauté. C’est totalement contre-productif puisque ça nourrit le cercle vicieux du radicalisme. Ce serait une mesure désastreuse.

Quelles pourraient être les conséquences?

Ce serait aussi ridicule pour la renommée internationale de l’université française. Beaucoup de femmes qui portent des foulards font des études brillantes partout dans le monde et notamment dans les universités anglo-saxonnes. Ce serait un argument de plus pour dire que la France est un pays fermé. L’université française a des problèmes plus graves et importants que cette question.

Est-ce que vous avez déjà été confronté à des questions religieuses à l’université?

J’ai eu des responsabilités à l’université pendant vingt ans. Oui il arrivait que parmi les problèmes à gérer il soit question de religion. Mais je n’ai jamais pensé avoir besoin d’une loi pour les régler. Une étudiante refusait par exemple de serrer la main des hommes. Mais avec le dialogue, elle a changé d’avis. J’ai eu trois étudiantes voilées qui ont fait des thèses, très bonnes d’ailleurs. L’une d’elle m’a demandé si son voile me posait problème. Je lui ai répondu: «non, tant que vous avez un foulard sur la tête et pas dans votre tête.» L’habit ne fait pas le moine. Un bout de tissu n’empêche pas de faire une bonne objectivation. 

Où en est la France  sur ce débat sur les signes religieux dans la vie publique, en entreprise?

Il existe en France une laïcité à deux vitesses. On paie avec nos impôts les prêtres, pasteurs et rabbins d’Alsace-Lorraine, on respecte les jours chômés des fêtes catholiques… La laïcité devient un cache-sexe pour dissimuler l’islamophobie. Le HCI n’a d’ailleurs rien dit à propos de l’Alsace-Lorraine , il ne tape que sur l’islam.

Qu’est ce qui fait la particularité de la gestion française de la  laïcité par rapport à ses voisins?

En France on parle plus explicitement de laïcité. Et le concept de neutralité a une définition plus stricte. Au Québec par exemple, les enseignantes peuvent poser le voile. Mais il n’existe que de petites spécificités et non une exceptionnalité comme on veut parfois le faire croire. Les différences sont bien plus subtiles que des oppositions tranchées. Ainsi en Angleterre, le clergé est payé par l’Etat mais pas au Pays de Galles. Et en France l’Etat paie la retraite des curés… qui parfois continuent de prêcher.

On entend pourtant souvent que la France se définit par sa laïcité…

Je pense que cette réputation tient davantage du nationalisme. Un exemple concret: pour le centenaire de la loi de 1905, l’Assemblée nationale a enlevé la liste citée par Aristide Briand, père de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, des Etats qui étaient déjà laïcs au début du XXe siècle…