Attaques de requins à la Réunion: «Rien ne garantit que la menace disparaisse»

Propos recueillis par Mathieu Gruel

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Un requin tigre au large des Bahamas, en août 2012
Un requin tigre au large des Bahamas, en août 2012 — ZACH RANSOM / CATERS NEWS/SIPA

Les requins continuent de tuer à la Réunion. Après un surfeur en mai, c’est une adolescente de 15 ans qui vient d’être tuée par un squale, lundi. Plus inquiétant, cette deuxième victime de l’année est la première à avoir subi une attaque aussi près du rivage, à 5 m du bord. Pour 20 Minutes, Bernard Seret, chercheur à l’institut de Recherche pour le Développement (IRD) détaché auprès du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris nous livre son analyse de la situation.

C'est la première attaque aussi près d'une côte. Comment l'expliquer?

Jusqu'à présent, seuls les surfeurs avaient été visés, principalement sur la zone récifale de Saint-Gilles ou Saint-Leu. Là, la situation est différente puisque nous nous trouvons à Saint-Paul, sur une plage de sable noir, volcanique, qui plonge très rapidement dans la mer. C'est donc une zone dangereuse pour la baignade, connue comme telle, puisque les requins peuvent s'approcher très près. De plus, le cimetière marin situé à proximité du lieu du drame apporte de la matière organique, qui plait aux requins. C’est peut-être lié.

Ce sont les mêmes causes que pour les attaques sur des surfeurs?

Nous ne pouvons jamais être complètement sûr, mais il y a une forte probabilité pour que la présence de requins soit liée à l'intensification de l'activité de l'homme. Celle-ci a un impact sur le récif et la dégradation des eaux. Du coup, les requins inoffensifs qui s’y trouvaient - comme le Pointe-blanche - ont laissé la place aux requins Bouledogue ou Tigre, des espèces moins regardantes sur la qualité des eaux. Mais les Bouledogues ont toujours été là. Auparavant, ils évoluaient simplement plus en profondeur. Le problème, c’est que des spots de surf se trouvent sur cette zone récifale, où une réserve a été mise en place en 2007, pour permettre au récif de se reconstituer et aux espèces disparues de revenir. Malheureusement sans succès.

Et qu'est-ce qui pousse ces requins à s'en prendre aux humains?

Il y a peut-être un lien avec la raréfaction de leur nourriture. Il faut savoir que ces requins sont constamment en chasse et quand ils attaquent, c'est fortuit. Tout ce qu’ils croisent, s’il ne s’agit pas d’un congénère, s’apparente soit à une proie, soit à un prédateur. Et quand un Bouledogue croit repérer une proie, il mord direct.

Quelles solutions existent pour protéger la population?

Il n’y a pas de solutions miracle, même si des enclos ont déjà été mis en place, pour protéger la baignade ou l’activité des pêcheurs… Il faut surtout mieux comprendre ces animaux. C’est l’intérêt du programme «Connaissances de l’écologie et de l’habitat de deux espèces de requins côtiers sur la côte Ouest de la Réunion» (Charc), mis en place en 2011. Les premiers résultats devraient intervenir en 2014, mais il y a un décalage entre le temps scientifique et la réalité de la situation... Avec ces attaques, les experts sont d’ailleurs souvent pris à partie sur le terrain.

Y a-t-il un intérêt à tuer le requin tueur, comme l’a autorisé le préfet suite à ce drame?

Quand on a la certitude qu’un requin en particulier est responsable de l'attaque, ça peut valoir la peine. Ici, je dirais que la chasse a une utilité psychologique. Elle peut avoir un effet temporaire d'apaisement. Pêcher beaucoup peut également faire baisser le risque provisoirement. Mais sur le long terme, rien ne garantit que la menace disparaisse. Et puis, cela peut également avoir un coût économique et écologique.

C'est-à-dire?

Ces solutions de pêche intensives ont notamment été tentées en Afrique du Sud. Mais outre le coût, cela s'est révélé être une hécatombe pour d'autres espèces de poissons ou des tortues, qui étaient prises dans les filets. On pourrait envisager de faire comme en Australie, où ils ont investi dans la protection. Mais cela coûte cher. Et là-bas, les surfeurs ont surtout intégré le risque que représentent les requins. Du coup, ils n’accusent pas les pouvoir publics d’être responsables.

Ce qui n’est pas le cas des surfeurs réunionnais?

Certains surfeurs se sont attribués des spots et veulent exercer leur loisir en toute sécurité. Ce qui est compréhensible. Mais a-t-on les moyens de mettre en place une brigade de fonctionnaires pour le loisir de quelques-uns? Soit il faut qu'ils intègrent ce risque, soit il faudra qu'ils aillent ailleurs.

Et qu’en est-il des requins ayant déjà attaqué des humains. Sont-ils plus dangereux?

Ce n'est que pure fantaisie. C'est la théorie dite du «Rogue Shark» (requin voyou), selon laquelle un requin qui a mordu un humain serait tenté de recommencer... Mais ça ne tient pas debout. Aucun scientifique ne peut y croire.